Afrique, Société

10 millions. C’est le nombre que nous sommes. Sommes-nous 10 millions de citoyens béninois ou 10 millions d’habitants du Bénin ? La question mérite d’être posée. Il nous est loisible d’affirmer notre appartenance à un terroir, en termes de citoyenneté locale. Tout comme nous pouvons dilater cette appartenance à l’échelle de notre pays, en termes de citoyenneté nationale. Mais nous ne pouvons esquiver une question. Peut-on prétendre aimer le Bénin sans avoir le moindre sentiment pour son terroir ? En tout cas, nos terroirs respectifs interpellent nos politiques actuelles de décentralisation. Elles peinent à décoller. Pourquoi ? Trois ennemis verrouillent notre rêve de développement à la base. 
L’ennemi N° 1, c’est le pouvoir central. Il n’a consenti à décentraliser que parce que forcé et contraint. L’histoire retiendra que la décentralisation, chez nous, ne s’était pas cristallisée autour d’une vision, celle du moins d’Etat pour mieux d’Etat, valorisant du coup la notion de subsidiarité. Le centralisme jacobin, hérité de la France, a congelé nos consciences. Il nous a formatés pour chérir et célébrer le centre. Cela revient à tout concentrer à Cotonou. Quitte à rendre au désert le reste du pays. Cela revient également à préférer être le dernier dans la capitale plutôt que d’être le premier dans son terroir.  

Il arrive ainsi que le pouvoir central montre, sous l’angle du développement du pays, une ignorance crasse de la décentralisation. Il arrive également que le pouvoir central décentralise pour la forme pour s’interdire de décentraliser vraiment. La coquille est mise en place, mais elle est vide. Les apparences suggèrent des choses que les réalités démentent. Parfait jeu de cache-cache dans lequel se trouvent noyés les prémisses et les enjeux d’une vraie décentralisation. Au grand dam d’un vrai développement.

L’ennemi N° 2, c’est l’ensemble des entités décentralisées. Cela va du Maire, autorité locale, à son conseil communal, expression démocratique des suffrages d’une communauté, d’une collectivité humaine. Parlons vrai. La décentralisation, jusqu’ici, s’est moins préoccupée de transférer des ressources et des compétences qu’à délocaliser des querelles politiciennes du centre vers les périphéries. Les acteurs principaux changent de ring sans pour autant changer de vision et de combat. On assiste à un simple glissement territorial d’intérêts et d’ambitions. On change de terrain et d’échelle dans une perspective et selon un agenda dictés par les états-majors politiques. Foin donc de toute vision de croissance et de développement portée par les populations à la base !

Dans ces conditions, les entités décentralisées ne peuvent plus être des structures déléguées et représentatives des populations. Elles sont, en réalité, des appareils politiciens commis à la gestion des intérêts contraires de divers clubs électoraux antagonistes. Y trouvent leurs sources les conflits sans fin qui polluent la vie de nos communes. Avec, presque souvent en point d’orgue, la déstabilisation et le limogeage des maires élus. Par ailleurs et sous l’angle de la psychanalyse, ce n’est pas innocent de porter sur les engins de terrassement d’une commune l’inscription : « La Mairie travaille pour vous », version alternative du « Yin wê ». Dans la vision d’une parfaite collaboration entre mandants et mandataires, on préfèrerait lire sur ces engins quelque chose comme   « Ensemble, travaillons pour le développement de notre commune ». On le sait, nos mots trahissent souvent nos intentions les mieux cachées.

L’ennemi N° 3, c’est le citoyen lui-même. On mettra l’accent sur son niveau de culture politique. Il est généralement faible. Mais les politiciens n’en ont cure. Pour eux, il vaut mieux avoir affaire à un troupeau bêlant qu’à des êtres humains pensants. On soulignera la précarité. L’argent-roi change tout. Il fait déterminer des citoyens d’une localité à marcher à côté sinon sur leurs propres intérêts. Les dés étant pipés, le citoyen-électeur est manipulable à merci. Il se fait manipuler à tous les coups. Il s’exclut lui-même de tout débat sur son présent et sur son avenir. On déplorera, enfin, la démission. Le citoyen pense ne plus devoir faire quoi que ce soit pour lui-même et par lui-même. Comme pour prendre au mot « La Mairie travaille pour vous », il veut qu’on fasse tout pour lui, qu’on fasse tout à sa place : un trou à combler ici, un caniveau à curer par là, une place à rendre propre plus loin. Si rien ne bouge, rien ne se fait et rien ne change. Voilà à quoi nous avons tristement réduit la décentralisation : un véritable jeu de cons.  C’est bien dommage !

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 4 août 2016