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Il n’est point de peuple tricheur. Mais il y a des tricheurs au sein de tous les peuples de la terre. Par rapport à quoi, c’est faire injure aux Béninois que de laisser dire que le Bénin est un pays de tricheurs. Pourtant, il est rigoureusement juste et vrai de soutenir que la tricherie est le sport le plus en vogue au Bénin. Un sport dans lequel les Béninois excellent. Un sport qui touche toute les sphères d’activités. Un sport qui fédère en une Sainte Alliance de la triche des hommes et des femmes de tous âges et de toutes conditions.  
Commençons, à dessein, par le sport. Nous nous sommes attirés, il n’y a guère longtemps, les foudres des instances faîtières du football continental et mondial. Nous nous sommes fait épingler comme de vulgaires faussaires. Nous avons triché, en effet, sur l’âge de nos cadets en falsifiant leurs papiers et autres documents d’identité. Il ne s’agit pas d’un acte isolé. C’est le prolongement logique de ce que nous savons déjà bien faire par ailleurs. Avec des matches arrangés. Avec des résultats truqués. Le football, notre football, baigne dans des eaux sales. Il comptera longtemps encore avec des arbitres incompétents, des dirigeants bidon, des encadreurs incapables…

Poursuivons avec l’école. Les résultats aux divers examens   de l’année scolaire 2015-2016 ont été catastrophiques. On aurait cru qu’un tsunami a balayé l’Ecole béninoise : toiture des salles de classe emportée, maîtres, apprenants, parents d’élèves et autorités académiques foudroyés. Pour une fois que nous nous sommes efforcés de mettre un peu d’ordre et de rigueur dans notre système de contrôle des connaissances, le système a révélé ses limites. Jusqu’ici, nous avons menti à la nation. Menti sur le vrai niveau des apprenants. Menti sur la qualité des prestations des enseignants. Menti sur la validité des programmes. Menti sur la valeur des diplômes. Menti  sur le profil des hommes et des femmes formés et libérés sur le marché du travail. Nous nous sommes vautrés dans le mensonge. Nous nous sommes installés dans la tricherie. Aujourd’hui, l’Ecole béninoise est nue, nue comme un ver de terre.

Faisons, à présent, deux escales. Arrêtons-nous d’abord sur le chantier d’un immeuble en construction. Tout, ici, est bruit et mouvement. Avec le va et vient des hommes de divers corps de métier. Dans le vacarme continu de divers engins et machines qui cassent et concassent. 

Le contrôle de qualité auquel a procédé un organisme spécialisé sur ce chantier laisse pantois. On a triché sur tout, en tout et pour tout. On a triché sur le plan d’architecture. On a triché sur le dosage du ciment. On a triché sur la qualité des matériaux. On a triché sur diverses normes pourtant rigoureusement exigées pour les travaux d’électricité, de plomberie, de carrelage etc. Qu’on ne s’y trompe pas : il y a tant d’immeubles qui cachent derrière leur silhouette majestueuse de vrais monstres de tricheries.

Deuxième escale, une rue, avec tout au bord une station d’essence. Les relevés opérés par les services de métrologie, la science des poids et mesures, montrent que les instruments de travail sont trafiqués. On triche ainsi sur le prix du carburant vendu. On triche sur la quantité du carburant servi. On vole proprement le client. 

Dirigeons-nous tout à côté. Un petit marché improvisé de divers se réveille. La balance qui sert à peser la viande est toute rouillée. C’est Mathusalem réincarné. Cette balance a servi à tricher, à voler les clients sa vie active durant. Qu’on ne lui demande surtout pas, au soir de sa vie, de se montrer plus vertueuse. Les condiments disposés en tas et qui attendent les clients – piments, tomates, oignons etc. sont ordonnés en une bien curieuse architecture. La tricherie a voulu que les plus petits, les plus pourris soient cachés sous les plus gros et les plus beaux. Dans le désordre ambiant, la tricherie sait toujours imposer son ordre. 

Terminons ce petit tour du Bénin de la tricherie par les travaux de bornage et de lotissement des terrains. Nous en sommes tous des victimes. Au pays des conflits fonciers et domaniaux qu’est devenu le Bénin, la tricherie, ici, se dresse comme une tour. Aucun Béninois ne peut être fier de ce monument de l’infamie et de la honte. Attachons-nous à le détruire. Le retour à la vertu est à ce prix. Sans tricherie.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 21 juillet 2016