Actualités, Politique, Société

Le mot est béninois. Est appelé « grogneur » tout auditeur qui intervient sur une radio pour opiner sur un sujet d’actualité, sur une idée en débat. Ceci, dans le cadre des émissions interactives désormais bien en place dans la grille de programme de nos médias audiovisuels. Mais il y a « grogneurs » et « grogneurs ». Il y en a de passagers et d’occasionnels. Il y en a de fondamentaux, entretenant et développant une conscience citoyenne de faiseurs d’opinion.

Dans ce second cas, il s’agit d’auditeurs qui se sentent ou qui se veulent pris dans les liens d’une mission sociale. Alors, ils   dénoncent ce qu’ils tiennent pour des travers sociaux. Ils mettent au jour ce qu’on cherche à cacher. Ils disent tout haut ce qu’une majorité de leurs compatriotes pensent tout bas. Ce faisant, ils pensent faire œuvre utile, apporter leur contribution à la construction nationale. Est ainsi à l’œuvre la jouissance pleine et entière d’un droit garanti par notre constitution : la liberté d’expression.

C’est l’un des acquis majeurs de la Conférence des forces vives de la nation, suite au bâillonnement et à la chape de plomb des années de braise de la révolution. C’est le précieux dividende du renouveau démocratique. L’Union des professionnels des médias du Bénin (UPMB) la ainsi compris. Elle vient, pour la première fois, de distinguer ceux des « grogneurs » dont l’action mérite intérêt et respect. Comme pour consacrer leur entrée officielle dans la grande famille des historiens du présent.

Il reste que les « grogneurs », quelque soit, par ailleurs, la qualité de leurs contributions, tiennent, en termes d’identité, une position difficile. Ils n’appartiennent pas à la corporation des journalistes, des professionnels de l’information et de la communication. Mêmes s’ils interviennent sur les médias. Ils ne peuvent pas non plus se prévaloir d’être membres de la Société civile stricto sensu. Au mieux et idéalement, ils sont des volontaires de l’action citoyenne, des engagés libres en faveur des idéaux et valeurs de leur société. Sous ce rapport, trois conditions pour que l’action citoyenne du « grogneur » gagne en qualité, en crédibilité et en efficacité.

Première condition : que le « grogneur » se donne ou se fasse reconnaître un statut social digne de ce nom. La plupart de ceux qui exercent des fonctions publiques sont des agents assermentés. Le Chef de l’Etat prête serment sur la Constitution. Le médecin prononce le serment d’Hippocrate. Ce n’est pas le cas du « grogneur ». Le journaliste est soumis aux exigences d’un Code de déontologie et au jugement de ses pairs. Ce n’est pas non plus le cas du « grogneur ». Les seuls repères de celui-ci, pour mener à bien son action, sont strictement et rigoureusement éthiques. A travers sa parole, son action, le « grogneur » engage sa personne. Il se pose comme un être seul face à lui-même, se mirant dans le miroir de sa conscience. Aussi doit-il se sentir constamment poursuivi par « l’œil de la conscience ». Celui-là qui « était dans la tombe et regardait Caïn ».

Deuxième condition : que le « grogneur » se crédite d’une parole publique digne de foi. Le journaliste bénéficie d’une gamme de techniques pour sélectionner, hiérarchiser, recouper, vérifier les informations qu’il livre à la consommation de son public. Ce n’est pas forcément le cas avec le « grogneur ». Mais le rapport du « grogneur » à la parole peut être encadré par les deux proverbes africains que voici. Premier proverbe : « Ta langue est un lion : si tu l’attaches, il te gardera, si tu le laisses échapper, elle te dévorera ». Deuxième proverbe : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors, tais-toi ! »

Troisième condition : que le « grogneur », encore largement dans l’informel, voit son action formaliser par une évaluation périodique de sa contribution à l’enracinement de la démocratie. C’est la suite à donner à l’action de l’UPMB qui a cru devoir distinguer des « grogneurs » à partir d’un certain nombre de critères et d’indicateurs. Un tel travail mériterait d’être systématisé avec des experts commis à cet effet sur la foi de données collectées sur un monitoring. Ne pourra alors être « grogneur » qui veut, mais qui peut, parce qu’il sait faire et qu’il fait effectivement ce qu’il doit. Ce sera une manière innovante de formaliser et de moraliser afin que, désormais, « grogneur » rime avec « gagneur ». Car toute action positive d’un « grogneur » doit s’inscrire dans le cadre et dans la logique de la promotion d’une société qui gagne.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 9 mars 2017