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Fabuleux destin que celui de Cotonou. La ville n’est pas gâtée par la nature. Elle est au-dessous du niveau de la mer. Elle pousse et s’étend sur des terres marécageuses et inondables. Et pourtant, c’est dans cette ville que bat le cœur collectif de la plus grande concentration humaine de notre pays.

La ville n’est pas la capitale politique et administrative du Bénin. Mais elle abrite l’essentiel des services centraux de l’Etat béninois. Les chancelleries étrangères s’y concentrent. Les plus beaux esprits, la plupart des têtes pensantes de notre pays s’y bousculent. Elle est la rampe de lancement pour qui veut se placer sur l’orbite du succès. Cotonou s’impose, à son corps défendant, comme une grande ville. C’est, en tout cas, la plus grande ville du Bénin.

Question : Cotonou a-t-elle ou se donne-t-elle les moyens d’une grandeur qu’elle n’assume que passablement ? A la vérité, la plus grande ville du Bénin est en mal de grandeur. Elle est à l’image d’une vieille dame. Paradoxe : elle a encore des dents de lait. Double paradoxe : elle n’a pas encore trente-deux dents. Pour dire que Cotonou manque de l’élémentaire, du basique pour mériter d’être ce qu’elle tend désespérément à être. Nous avons dressé une courte liste de ce qui manque à la vitrine du Bénin.

Cotonou n’a pas de rues piétonnes. Il s’agit de rues à l’usage exclusif des piétons, ces souffre-douleur de la cité. Ils sont chassés des trottoirs envahis par les marchands de bric et de broc. Ils ne sont jamais en sécurité, car pris en sandwich partout par les deux, quatre ou seize roues.

Cotonou ne bénéficie pas d’un système de transport lagunaire. Disposer de bras de lagunes navigables, d’immenses plans d’eau enviables et s’interdire de les exploiter, cela vaut refus de collaborer avec la nature, de tirer le meilleur   de la nature. Et c’est tant pis pour la mobilité des personnes et des biens. Et c’est tant pis pour le tourisme, de l’or multicolore, précieux appoint à toutes les grandes économies du monde.

Cotonou ne tire aucun avantage de sa berge lagunaire. Elle est abandonnée aux ordures qui dictent leur loi. Des ordures qui offensent les yeux, agressent les nez, provoquent un haut-le cœur. Et dire qu’ailleurs la berge lagunaire, grâce au génie créateur de l’homme, est un Eden. Une manière de magnifier Dieu, valorisant ainsi les talents qu’il a confiés à chacun de nous.

Cotonou n’a pas de quartier résidentiel au sens strict du terme. Ce qui tient lieu, ici, de quartier résidentiel est affreusement balafré de poches de pauvreté pour zonards endurcis ou squatters invétérés. C’est autant de taches noires sur une page blanche. Ailleurs, une telle cohabitation est impensable. Non par volonté de discriminer. Mais par souci de cohérence. Pour que ne se mélangent point les torchons et les serviettes.

Cotonou n’a pas d’espaces spécialement consacrés à la promotion et à la valorisation de nos cultures, de nos créations et de nos créateurs. Ce sont, après 56 ans d’indépendance, des maisons étrangères, notamment la française et la chinoise, qui s’en chargent. La seule parade pour celui qui a la décence d’avoir honte devant une grosse bêtise, c’est le silence. Taisons-nous donc !

Cotonou n’a pas de taxis-ville, tels qu’on en rencontre dans toutes les grandes villes du monde. Il s’agit des véhicules propres pour des courses ciblées, privilégiant le confort et le plaisir de clients individuels. Faute de quoi, tout le monde se rabat sur les taxis-motos. Tout le monde se condamne à subir les acrobaties des « Zémidjans », dans le vacarme assourdissant des rues bondées et polluées.

Cotonou n’a pas de toilettes publiques. Est-ce ce qui justifie que faire pipi soit devenu l’activité la plus libre et la plus libérale de la cité ? On fait pipi partout : aux abords des voies, au pied des maisons, aux carrefours, sur les terre-pleins… La pagaille, c’est faire tout ce que les lois interdisent. C’est ainsi que l’on a compris les choses à Cotonou. Et c’est pour cela que les citoyens de cette ville, presque toujours en contrebande des lois de la République, n’en font qu’à leur tête. Une chose est sûre : sans changement d’attitudes et d’habitudes, Cotonou restera la vitrine sale d’un Bénin triste. Il y a une marche en-dessous de la symphonie inachevée. Elle mène droit à la cacophonie orchestrée.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 6 septembre 2016