Société


Vieux papiers à la limite du dérisoire et de l’inutile. Voilà comment les archives résonnent dans la conscience de l’immense majorité des Béninois. Et les vieux papiers, on les détruit, on les soumet au souffle purificateur du feu. S’en sont ainsi allés en fumée des pans entiers, des parts significatives de notre mémoire collective. Car, ce qui est ainsi tenu ingénument pour de vieux papiers est partie intégrante d’un patrimoine. Le nôtre. Celui-là qui nous identifie. Celui-là qui nous signifie.


Le service des archives nationales est à Porto-Novo. Dans des   locaux franchement plus confortables, assurément plus fonctionnels que ceux que nous avons connus. Nous assurions alors la direction des Archives nationales. C’est une avancée à saluer. Mais une avancée qui en appelle d’autres. Il faut, en effet, mettre ce service aux normes internationales. Il faut lui faire bénéficier de tous les apports des technologies de l’information et de la communication. Il faut, par-dessus tout, gagner la bataille de l’homme. Elle passe par la formation. Elle se prolonge par un intérêt plus marqué, une conscience plus accrue pour un patrimoine culturel qui doit valoir à nos yeux tout l’or du monde. C’est cette conscience patrimoniale   affirmée et assumée qui rendra à nos « vieux papiers » jeunesse et actualité. C’est elle qui leur confèrera la noblesse des matériaux indispensables à la restauration de notre mémoire collective. C’est André Malraux qui a raison : « L’avenir, a-t-il dit, c’est le présent que nous fait le passé ».   


Après les archives en attente de réhabilitation, évoquons le sort de trois documents fondamentaux. Nous les avons écrits à l’encre de notre sueur. Mais nous nous évertuons, à présent, à les piétiner de la force de notre mépris. Pourquoi un tel comportement ?


Le premier document en cause est notre Constitution. Très peu de Béninois l’ont lue. Et nous ne nous sommes pas beaucoup remués pour que les populations se l’approprient dans les différentes langues nationales. La Constitution, c’est pourtant notre Loi fondamentale, la référence suprême, la boussole pour l’Etat de droit que nous ambitionnons de construire. Qu’un tel document soit à peine lu ou soit tout simplement ignoré nous interpelle. La faute est constituée.


Le deuxième document en cause est notre Charte culturelle. Que ceux qui en connaissent l’existence lèvent un bras. Que ceux qui l’ont lue lèvent les deux bras. Que ceux qui s’en réfèrent constamment lèvent, en plus, une jambe. Un tel test nous situe : la Charte culturelle du Bénin, ce n’est pas la tasse de thé d’une majorité de Béninois. L’artiste béninois sacrifie à son art comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Le décideur béninois conduit la culture béninoise dans l’ignorance totale de la Charte culturelle de son pays. Et dire que ce document ambitionne d’être le référentiel de notre politique culturelle, en en condensant aussi bien les orientations de base que les principales stratégies de mise en śuvre.  


Le troisième document en cause est celui consacré aux études de perspectives à long terme, Bénin 2025, assorti du scénario Alafia. Un travail remarquable sorti de la tête des cadres béninois. Une projection intelligente du devenir de notre pays qui aurait dû dispenser tous nos candidats à une élection présidentielle de se fendre d’un projet de société. Que reste-t-il encore à dire ou à faire quand les objectifs globaux de développement sont identifiés, le cadre général d’inspiration fixé, les fondations de l’édifice posées ? Mais il se trouve que nous sommes de la race de ceux qui préfèrent réinventer la roue : repartir chaque fois de zéro sans tenir compte de ce qui existe. Pourquoi agissons-nous ainsi ? Trois raisons, au moins, pour expliquer l’incroyable distance que nous prenons avec la chose écrite.


– D’abord, nous sommes culturellement de tradition orale. La parole est notre mode d’expression privilégié. Nous parlons plus que nous n’écrivons. Nous avons recours davantage à notre mémoire qu’à l’écriture pour fixer les choses.


– Ensuite, nous ne lisons pas beaucoup ou nous lisons si peu. De ce fait, des mauvaises langues ont pu dire que « pour cacher quelque chose à un Nègre, il suffit de le mettre dans un livre ».


– Enfin, la mémoire est élastique et capricieuse. L’écriture est plus rigoureuse et plus fidèle. L’écriture, à tout bien prendre, c’est le chemin du progrès. Cela dit et compris, nous savons ce qu’il nous reste à faire.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 26 janvier 2017