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Bien sûr : nous ne sommes pas commis à faire une pause pour  ramasser chaque fois sur notre chemin des crottes de chiens ou d’autres bizarreries du genre. L’expression en vogue chez nous et en langue nationale fon « So tcha dou tcha » est l’une de ces bizarreries. Elle est lancée au détour d’une phrase. Elle s’invite dans une conversation. Elle véhicule toute une philosophie. « So tcha dou tcha » veut dire «  Prends-le promptement et bouffe-le rapidement ». Allusion faite à la gestion expéditive d’une chose, d’une situation. Sans tache, ni trace. Vite fait, bien fait. Disons-le sans détour : celui ou celle qui adhère à la philosophie du « So tcha dou tcha » commet au moins trois péchés.

Péché contre le temps. Qui sait prendre promptement et bouffer rapidement marche, pour ainsi dire, sur le temps. Parce qu’il ne s’en donne pas pour réfléchir. Parce qu’il n’en prend pas pour engager une action ordonnée et en assumer la pleine responsabilité. Sous ce rapport, l’adepte de la philosophie du « So tcha dou tcha » est l’être de l’instant, l’être d’un instant.

Péché contre soi-même. Qui sait prendre promptement et bouffer rapidement se laisse instrumentaliser. Il se fait l’objet d’une pulsion. Il s’agit de cette tendance inconsciente qui gouverne et dirige l’activité d’un individu. Ce dernier ne réfléchit pas : il gicle à la télécommande. Sans le recul et la distanciation nécessaires. Sans la capacité d’une mise en perspective. Ainsi vu, l’adepte de la philosophie du « So tcha dou tcha » est une marionnette.

Péché contre autrui. Qui sait prendre promptement et bouffer rapidement refuse a priori toute coopération avec les autres, tout partage. Il veut être seul. Il veut manger et boire tout seul.  Par rapport à quoi, l’adepte de la philosophie du « So tcha dou tcha » est un égoïste de la pire espèce, obstinément refermé sur lui-même, et non moins hermétiquement fermé à toute forme de solidarité.

Comme on le voit, le « So tcha dou tcha » est un concentré de grands et vilains défauts. On ne réfléchit pas beaucoup. On carbure à l’instinct. On manque de vision. On se montre incapable de se projeter dans l’avenir. On reste fermé à toute d’idée de partage.

Attention : ce n’est pas parce que « So tcha dou tcha » est une expression fon qu’il faut la situer d’emblée et exclusivement dans le patrimoine culturel du peuple fon. Ce que laisse suinter comme travers cette philosophie n’est pas consubstantiel à  une communauté humaine en particulier. Ces travers sont avant tout humains, donc universels.

Quand on dit dans le petit français de Côte d’Ivoire « C’est en même temps qui est mieux », on ne s’éloigne pas beaucoup de « So tcha dou tcha ». Idem quand les Français signent de leur génie le proverbe suivant : « Manger son blé en herbe » pour dire « dépenser un bien productif avant qu’il n’ait rapporté. » D’autres peuples, d’Afrique notamment, reconnaissant explicitement la philosophie du « So tcha dou tcha »  ont cherché, à travers des proverbes, à la prévenir. C’est le cas des Bambara du Mali : « Celui qui est impatient d’avoir un enfant, épousera une femme enceinte ». C’est, également, le cas des Bantou de la République démocratique du Congo : « Manger vite, c’est se brûler la bouche ». C’est, enfin, le cas des Peul dans toute la bande  sahélo-saharienne : « Un peu vaut mieux que rien et avoir vaut mieux qu’espérer ».

Que faire donc pour éradiquer la philosophie du « So tcha dou tcha » à travers ses adeptes, émules et autres défenseurs ?

Il convient d’établir clairement que cette philosophie participe d’une grave erreur. Et il n’y a pas de quoi se bomber le torse en se faisant défenseur et illustrateur d’une philosophie de l’échec.

Il convient, par ailleurs, de convaincre ceux qui en douteraient encore que l’Afrique n’a que faire d’une philosophie de l’échec. Tout plaide pour que nous situions ailleurs l’horizon et les ambitions du contient.

Il convient, enfin, de souligner qu’il n’y a pas de honte à reconnaître ses erreurs et à prendre un rendez-vous avec le changement. Alors, adeptes de la philosophie du « So tcha dou tcha », d’ici et d’ailleurs, unissez-vous ! Il sonne l’heure de changer de vie, de changer la vie.

Jérôme Carlos

La chronique du 6 juillet 2017