Société

L’avertissement de Beaumarchais résonne dans nos oreilles : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Le Bénin est cher à nos cœurs. Cela ne fait aucun doute. Aussi nous arrive-t-il de le voir comme un pays d’exception, habité par un peuple particulièrement aimé de Dieu. Le cœur a ses raisons, a dit Pascal, que la raison ne connaît point.

Il reste que les raisons du cœur ne sauraient indéfiniment étouffer les vérités de la raison. Elevons notre pays. Au nom d’un pacte d’amour légitime. Parlons vrai de notre pays. Au nom d’un devoir de vérité. Dans plus d’un domaine, le Bénin a été aux toutes premières loges. Il s’est auréolé des palmes réservées aux meilleurs. Pourquoi, dans ces mêmes domaines, le premier d’hier se retrouve-t-il, aujourd’hui, le dernier de classe ? Dans notre quête de réponses, observons cinq escales.

1- Le pays dit « le quartier latin de l’Afrique ». Emmanuel Mounier, en 1948, dans la revue « Esprit », modélisait le Dahomey d’hier comme une terre d’excellence. Ne nous faisons aucune illusion : « Le quartier latin », sous l’angle du projet colonial français de domination et d’extraversion, signifiait « bon élève » de la France. Cela n’avait rien de flatteur. Pour rétablir la vérité historique, Emmanuel Mounier avait ajouté : « Cet intellectualisme, fait de méchanceté et de mesquinerie, est de nature à entraver le développement du pays ». (Fin de citation). Ce n’était, ni plus ni moins, qu’une critique, qu’un blâme.

Il reste, malgré tout, qu’une élite autochtone, par et avec l’école coloniale, a su convertir l’adversité de la colonisation en une opportunité de réalisation et d’accomplissement. La qualité des cadres dahoméens, universellement appréciée, en portait témoignage.

Pourquoi, quelques décennies plus tard, le Bénin a-t-il perdu sa cote d’antan ? Il faut le reconnaître : les étoiles ont bien pâli dans le ciel de notre pays. Nous ne sommes plus aux premières loges. Les autres font bien mieux que nous. Il ne nous reste plus que la nostalgie du passé comme le terne et triste reliquat de nos rêves d’excellence brisé.

2 – Le palmier à huile. Les plants de cet arbre n’étaient pas arrivés chez nous dans les valises du colonisateur. Le roi du Danxomè, Ghezo, en avait fait la principale source de richesse de son royaume. Le colonisateur français a pris le train en marche. Il fit alors du palmier au Dahomey, ce que l’arachide a été pour le Sénégal, le café et le cacao pour la Côte d’Ivoire.

Sachez que les plants de palmiers qui font aujourd’hui la richesse de la Malaisie (premier producteur mondial d’huile de palme) et de la Côte d’Ivoire (quatrième producteur mondial)   étaient venus du Dahomey. Un pays aujourd’hui inconnu au bataillon des grands producteurs. Pourquoi et comment le pourvoyeur universel d’hier n’est plus, aujourd’hui, qu’un fruit sec ?

3 – L’Ecole nouvelle. Le Bénin s’est fendu, dans les années 70, d’une grande réforme de son système d’enseignement et d’éducation. L’Ecole nouvelle n’a pas manqué d’inspirer bien des pays en Afrique. Le concept « l’école comme unité de production » a particulièrement séduit. Mais l’initiateur principal a calé son moteur. Il est resté en panne sur le bas côté de la route. Cela ne donne t-il pas à réfléchir ?

4 – Le renouveau démocratique. Dès après la chute du mur de Berlin et bien avant l’appel de la Baule, le Bénin emboucha la trompette du renouveau démocratique. Comme berceau des Conférences nationales souveraines, notre pays ouvrit une nouvelle page d’histoire. Alors que nous continuons, cahin-caha, de nous chercher, entre Lépi bâclée, tentatives de tripatouillage de la Constitution, premier tour KO, le train de la démocratie s’éloigne. N’est-il pas temps de nous réveiller ? Rattrape-t-on le temps perdu ?

5 – L’assainissement urbain. Cotonou, avec l’assistance d’Oxfam Québec, a démarré, aux premières heures de notre politique de décentralisation, une expérience pionnière en matière de gestion des déchets solides. Une gestion séquencée en diverses étapes, de la pré-collecte des ordures à la décharge finale, en passant par la phase du regroupement. Simon Compaore, alors maire de Ouagadougou, fit le voyage de Cotonou. Objectif : s’inspirer de notre modèle. Résultat des courses : Ouagadougou est, aujourd’hui, plus propre que Cotonou. Sans commentaire.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 28 juillet 2016