Société

Les mots suffisent ils pour tout dire ? C’est sûr : notre univers est peuplé de mots. Ce sont comme autant de briques nécessaires à la construction d’une maison. Mais les briques sont fort variées. Il y a des briques pleines et des briques creuses. Il y a des briques séchées au soleil et des briques cuites au feu. Les mots sont à l’image des briques : différents, divers, à fonctions multiples, à usages pluriels.

Les mots et expressions ici concernés, sont ceux et celles que l’usage courant impose. Ils nous servent à dire ce que nous ne pensons pas vraiment. Ils nous amènent à penser à ce à quoi nous ne croyons pas du tout. En somme, de fausses briques pour construire de fausses maisons. Des mots-pièges qui mentent. Des mots piégés pour nous mentir et mentir aux autres.

 » La lutte contre la pauvreté ». Voilà le cheval de bataille des   ONG internationales, des institutions onusiennes, des gouvernements de pays développés. La géographie de la misère ayant permis de délimiter des zones humaines sinistrées, alors, en avant pour la « lutte contre la pauvreté » ! Et pourquoi les « damnés de la terre » au secours desquels l’on vole aussi promptement ne préfèreraient-ils pas à la « lutte contre la pauvreté » « la lutte pour la prospérité », « la lutte pour la richesse » ? Nous savons pourtant que ce sont les mots que nous répétons, que nous ressassons qui font notre réalité. Dominant et imprégnant nos pensées, ces mots finissent par déterminer notre état d’esprit. En plus clair, qui lutte contre la pauvreté pourrait se condamner à n’avoir plus, dans son champ de vision, que la pauvreté. Jamais, il ne comprendra la nécessité de lutter pour la richesse.

Qu’entend-on par « Pays en développement » ? C’est l’expression charitablement usitée pour éviter de dire « pays sous-développés ». Le « en développement » induit une manière d’être. Alors que le « sous-développé » enferme et fige en un état. Plutôt une pâle lueur d’espoir que le vide abyssal du néant.  Mais, à la vérité, et pour ne pas se payer de mots, tous les pays du monde sont dans un processus continu de recherche de bien être, de mieux être. Demanderiez-vous aux Etats-Unis, sous prétexte d’être un pays développé, d’arrêter le développement de leurs infrastructures, de cesser de créer des emplois ? Le développement n’est pas une destination. Le développement est un chemin, un processus sans fin. « Développés » ou « Sous-développés », tous les pays du monde sont en développement. Telle est la vérité.

Le « Partenariat gagnant-gagnant ». C’est la nouvelle expression dont on se gargarise dans les milieux d’affaires. Le partenariat gagnant-gagnant suppose, en théorie, que plusieurs parties tenues par un engagement commun avancent d’un même pas et vers une issue profitable à toutes. Sans que les unes ne jouent les cavaliers. Sans que les autres ne soient réduits au piètre destin de simples chevaux. Et si le soit disant « partenariat gagnant-gagnant » n’était qu’un masque commode, de la poudre jeter aux yeux. Car le gagnant n’est pas toujours qui l’on croit et l’on joue souvent à qui perd gagne ! Il ne faut pas que l’écume des mots nous cache le fond de l’eau. « Gagnant-gagnant » en principe et dans les mots. Mais dans les faits, le perdant, c’est celui-là qui, dès le départ, est pris pour tel. C’est le dindon de la farce. Que dites-vous de tous ces peuples qui végètent et qui maigrissent de leur abondance ?

Terminons par ce qu’on désigne sous le vocable de « la   communauté internationale ». C’est le club des pays géo-politiquement puissants. Comme tels, ils s’autoproclament gardiens et garants d’un certain ordre du monde. Aussi tendent-ils à imposer cet ordre à tous les autres. Aussi dictent-ils à tous les autres leur volonté. »La communauté internationale » s’arroge ainsi le droit de régenter la marche du monde. Selon ses intérêts bien compris. Par-dessus la volonté des autres tenus pour quantités négligeables. « La communauté internationale », c’est la consécration d’un ordre immuable des choses, malgré les apparences. Les mêmes face aux mêmes pour la même comédie humaine. Hier, les citoyens pleins contre les métèques, les nobles contre les gens du bas peuple, les hommes libres contre les esclaves. Aujourd’hui, les bourgeois contre les prolétaires, les nantis contre les déshérités, les riches contre les pauvres. Le fabuliste a plus que jamais raison : « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous laisseront blancs ou noirs ».

 

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 14 février 2017