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A question simple, réponse directe. Nous cherchions à savoir, à l’orée de leurs vacances, les trois choses qui compteront le plus, dans les tout prochains jours, pour les jeunes béninois. Voici, par ordre d’arrivée, le résultat de ce tiercé : le téléphone portable, le lit, le club des amis.
Le téléphone portable se justifie par le fait que, aujourd’hui, pour être à la page et de son temps, il faut être « branché ». Pour dire qu’il faut être connecté aux mille et un réseaux qui enserrent le monde dans une maille de plus en plus dense. Avec un téléphone portable, on a le monde à portée de main. On accède à la mémoire vivante de l’humanité. On s’offre une multitude de services en ligne. On décuple ses capacités d’intervention et de réalisation. Le téléphone portable s’ordonne comme une véritable boîte magique. Il accroît notre puissance d’être. Il démultiplie notre capacité d’action.
Le lit est synonyme de repos. L’on peut admettre qu’après une longue et rude année scolaire, un lit, c’est bon pour se refaire et pour se revitaliser. L’organisme en a bien besoin. Le lit est ainsi le meuble qui nous réconcilie avec nous-mêmes. Loin des rumeurs et des fureurs d’un monde en ébullition permanente. Nous nous retirons dans notre lit. Le téléphone portable nous projette sur ou vers quelque chose. Il nous fait participer à la ronde des choses de par le vaste monde. Et quand le lit se laisse envelopper du doux parfum de nos rêves les plus fous, il peut s’enflammer des feux ardents de l’amour. Mais les amours n’ont ni la même valeur ni le même calibre. Il y a des amours sublimes. Il y a des amours cochons.
Le club des amis, enfin, concrétise ce désir fort des jeunes d’une affirmation et d’une socialisation en marge du cercle familial. Les jeunes se créent ainsi leur espace d’amitié, voire de complicité. C’est leur nouvelle famille. A l’image des oiseaux du même plumage qui s’assemblent parce qu’ils se ressemblent. Ils sacrifient aux mêmes dieux, prônent les mêmes idées, chérissent les mêmes valeurs. Ils adoptent le même langage, s’expriment et s’épanouissent, dans ce cocon particulier et singulier, mieux que partout ailleurs. C’est le moule nouveau qui porte leurs rêves. C’est à partir de ce repaire qu’ils trouvent leurs repères, donnent substance et consistance à leurs espérances.
Le choix prioritaire du téléphone portable, du lit et du club des amis par nos jeunes en vacances tire à conséquence. Ce choix renseigne sur le tempo du monde contemporain. Par rapport à quoi, trois attitudes sont possibles. Premièrement : la reconnaissance de ce qui participe d’une évidence, à savoir que nous avons bel et bien changé d’époque. Deuxièmement : l’organisation de la résilience, pour dire d’un mot moderne la résistance à une agression. Ainsi, la résilience c’est la volonté affirmée de ne pas subir, c’est la réponse à un défi. L’objectif, ici, est d’inventer son propre temps à l’intérieur du temps du monde. Troisièmement : le suicide, comme une manière de se laisser aller, de se laisser dissoudre, tous ressorts cassés, dans la réalité ambiante. On n’agit pas. On n’agit plus. On est agi.
L’évidence, c’est l’acceptation et la reconnaissance du temps actuel du monde. C’est le temps d’une nouvelle époque. Un temps qui s’impose à nous, à nos jeunes en particulier. Les technologies de la communication dressent ainsi l’architecture d’un monde sans frontière. Les mutations induites sont fabuleuses. Et tout ceci se fait à un rythme phénoménal. Qui refuse de prendre le train de ces mutations prend le risque d’être laissé en rade comme un objet inutile.
La résilience, c’est l’absolue nécessité d’une reconquête. Si tout change, devons-nous pour autant oublier qui nous sommes, d’où nous venons ? En tout cas, il s’agit de refuser un destin de robots aux ordres. A ce carrefour crucial, nos cultures s’imposent à nous à la fois comme point d’ancrage et bouée de sauvetage. Elles peuvent s’accommoder aux mutations actuelles sans rien perdre de leur vitalité et de leur potentiel originaire. Nous pouvons nous y appuyer pour avancer. A notre rythme.
Le suicide, enfin comme l’expression d’un renoncement, d’une démission. On s’ouvre sans discernement. On consomme sans modération. On continue de réfléchir avec la tête des autres. Aux grimaces du singe s’ajoute le psittacisme c’est-à-dire la répétition inintelligente du perroquet. Cette course folle vers l’abime n’a qu’une seule et unique destination : le suicide. Individuel et collectif.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 5 juillet 2016