Actualités, Afrique

De quelle tonalité créditons-nous encore Noël dans nos consciences ? Noël, une fête religieuse ou Noël, la fête des bonnes affaires ? D’un côté, la célébration de l’enfance, symbole d’innocence et de candeur. De l’autre côté, le négoce pur et dur et dans tous ses états. Sous prétexte d’offrir des cadeaux, des jouets aux enfants, ce sont plutôt les adultes qui   se remplissent proprement les poches. Jésus à un bout de la chaîne et de l’autre, Crésus. La confusion est à son comble. Pour sonder les profondeurs, prenons de la hauteur.

Sur la foi de nos observations, ici et ailleurs, voire partout dans le monde, Noël n’est plus une célébration strictement religieuse. La mondialisation est passée par là. Des frontières s’effacent. Des certitudes se relativisent. Des hommes et des femmes, de croyances et d’appartenances diverses, se laissent désormais confondre dans un seul et même culte. Un culte hybride, à la vérité qui sert de prétexte pour justifier tous les contextes.

N’allons pas très loin. Restons à Cotonou. Noël n’est le monopole de personne, d’aucune famille en soi. Même si pour les chrétiens, en particulier, elle réfère à la naissance de Jésus, elle porte le message de l’avènement du messie. Noël étend ainsi sur les êtres et sur les choses une seule et même couverture de fête. Libre à chacun d’y mettre un contenu. Libre à chacun d’y trouver un sens et une signification. Ceci en accord avec sa vision de la vie et des choses. Ce ne sont pas que des chrétiens qui envahissent les magasins, les salons de coiffure la veille de Noël. Ce ne sont pas que des chrétiens qui sacrifient à la tradition d’illuminer leur maison d’un arbre de Noël. Et le Père Noël n’appartient à aucune religion en particulier. Venu des contrées froides, il sait s’acclimater à nos latitudes tropicales. Il sait surtout ne pas faire de distinction entre les enfants qu’il est chargé de combler de cadeaux. Noël, de ce point de vue, est une fête à caractère œcuménique, une célébration à résonnance universelle. Elle traverse les frontières. Elle confond les croyances. Elle rassemble et réconcilie.

Mais on se mentirait gravement si l’on ne mettait pas en lumière la forte instrumentalisation de la quasi-totalité de nos fêtes par les puissantes multinationales du négoce et de l’affairisme. Manifestement, il y a manipulation. La récupération est savamment échafaudée et astucieusement orchestrée. Tout est mis en place pour favoriser une consommation sans frontière. C’est le cas, par exemple, avec la fête des mères. La maman sert de prétexte pour donner le sein et du bon lait aux vendeurs de tous horizons. C’est le cas avec le réveillon du Nouvel An, la Saint-Sylvestre. Autour du mythe du passage à la nouvelle année, on suscite tous les désirs, on entretient tous les délires. A coups de réclames, on fait consommer au-delà de toutes raisons, de toutes mesures. C’est le cas avec la Saint Valentin. Une fête inventée par les commerçants et promue fête des amoureux. Il n’en faut pas plus pour ouvrir les vannes de toutes les folies consommatoires. Il faut combler de cadeaux l’être aimé.

Noël, qui nous occupe dans la présente chronique, n’échappe pas à cette logique des affaires. Le conditionnement qui s’en suit prend les allures d’une opération démentielle de lavage de cerveau. Et quand on est pris dans les filets de ceux-là qui savent si bien pêcher en eaux troubles, on casse, sans hésiter, son tirelire, on dépense sans compter, on consomme sans retenue.

Voilà comment Noël, la fête des enfants, au départ, est devenue, à l’arrivée, la fête des commerçants, la fête des affaires, la fête de l’affairisme. Voilà comment, par glissement successif, on part du petit Jésus pour aller aux tous petits du monde entier. De ceux-ci, on tombe sur les jouets et les cadeaux, par l’intermédiation du personnage du Père Noël, le passeur idéal des rêves des enfants au chéquier des parents. Et la boucle est ainsi bouclée. On connaît le grand bénéficiaire de l’opération. Le dindon de la farce aussi.

Beaucoup d’enfants, au Bénin et partout dans le monde, auront leurs jouets, leurs cadeaux. Et les autres ? Pensons aux enfants déshérités, malades, abandonnés, orphelins, exploités, en prison… Assurément, ils n’intéressent pas les commerçants. Et pour cause ! Mais nous, que disons-nous, que faisons-nous ?

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 22 décembre 2016