Société

 

Qu’on ne se le cache point : nous sommes confrontés, chez nous, au Bénin, à un énorme problème d’orientation scolaire et professionnelle. C’est par hasard que certains se sont retrouvés dans la blouse blanche du médecin. C’est par l’opération du Saint esprit que certains autres sont devenus enseignants ou ingénieurs. Les Béninois, dans leur immense majorité, épousent des métiers qu’ils n’ont pas choisis. Ils payent souvent cher ce coup de dés du sort.

L’orientation scolaire et professionnelle est de l’ordre de l’essentiel dans un système éducatif.  Parce qu’ils ont été mal orientés ou qu’ils ne l’ont pas été du tout, des milliers de jeunes béninois arrivent, chaque année, sur le marché du travail déboussolés, hors jeu. De quelle utilité peut-il être à son pays ce jeune béninois docteur en ornithologie, la science qui traite les oiseaux ? Notre docteur, pour ne rien arranger, est spécialiste des problèmes de migration d’une espèce de pigeon sauvage qui vit en forêt amazonienne, au Brésil.

Bonjour les dégâts, quand l’orientation scolaire et professionnelle n’engage pas la responsabilité pleine et entière de l’autorité de tutelle. L’Etat doit avoir une claire vision des enjeux. C’est le seul moyen d’éviter une rupture entre les besoins du marché du travail et l’offre de formation. L’Etat doit se contraindre à planifier rigoureusement. Au risque de s’abandonner et de tout abandonner au petit bonheur la chance.

Réformée, alignée sur les exigences de l’heure, l’orientation scolaire et professionnelle doit encore compter avec les perceptions socioculturelles, celles qui président au choix d’un métier. En suivant le fil de l’histoire, plusieurs ères se sont succédé. Les unes et les autres ont répondu, répondent encore aux réalités d’un contexte, aux croyances dominantes d’une époque.

Il y a eu d’abord, sous la colonisation, l’ère de l’Akowé. L’idéal socioprofessionnel, c’est d’en être un. Il s’agit de ce fonctionnaire qui, disait-on « connaît papier ». Il était auréolé de prestige, parce que proche du Blanc, proche par conséquent du pouvoir. Il était salarié. Donc non soumis aux aléas et aux caprices de la conjoncture. Il pouvait gérer en toute sécurité sa carrière jusqu’à la retraite. L’ère de l’Akowé a été marquée, chez nous, par une course éperdue aux diplômes, une bousculade monstre au portillon de la fonction publique, un culte sans borne du salaire. L’orientation scolaire et professionnelle était toute télécommandée. L’administration en était le point de chute, la destination finale.

Il y a, aujourd’hui, l’ère de l’entrepreneur indépendant, de l’opérateur économique, de l’affairiste. La place et le rôle de l’argent changent tout. L’argent, à la fois coefficient et condiment, aide toute mayonnaise à prendre. La notoriété ne se mesure plus aux diplômes académiques obtenus, mais au poids et à l’épaisseur du porte-monnaie. Et c’est à l’aune de l’argent, à l’exclusion de toutes autres valeurs, que s’apprécie un être humain. Dans un tel contexte, la société elle-même dégage des tendances, ordonne des orientations.  Plutôt être transitaire que professeur. Plutôt se tailler, au sortir de l’université, une place au marché international de Dantokpa   que de se hasarder dans la forêt dense de l’administration générale. Dans les « agos » qui peuplent nos week-ends, les gaspillages des uns, les dépenses ostentatoires des autres traduisent de nouveaux clivages sociaux qui ne disent pas leur nom. A ces occasions, de nouvelles catégories socioprofessionnelles font étalage de leur force de frappe comme si elles cherchaient à prendre une revanche sur l’histoire et sur la vie.

Quand on demande aux jeunes béninois le métier qu’ils voudraient exercer plus tard, pourquoi répondent-ils quasi unanimement « douanier » ? Tentons une explication. Nous sommes un pays dominé par les activités   d’import/export. Le professeur John Igué a désigné le Bénin sous l’appellation d’ « Etat entrepôt ». L’intensité et la densité des activités de service valorisent le cordon douanier du pays et par ricochet le douanier lui-même. Nous avons affaire à un fonctionnaire. Le   salarié qu’il est compte, certes, sur son salaire. Mais également   sur de substantielles primes qui font plus et mieux que d’arrondir ses fins de mois. Et il se trouve que beaucoup de douaniers ont des biens au soleil. Voilà pourquoi nombre de jeunes béninois rêvent de devenir douaniers. C’est une tendance naturelle chez l’homme : plutôt ce qui fait envie que ce qui fait pitié. Plutôt douanier que professeur. Les Ivoiriens concluront le débat d’un sonore « Qui est fou ? »

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 18 août 2016