Société

 

Suivons-le. Suivons le Béninois et écoutons-le quand il parle   de lui- même en toute sincérité, quand il se voit, sans faux-fuyant, dans le miroir de la vérité. Il vous dira qu’il a peur de ses frères et sœurs. Il vous confessera qu’il ne fait confiance à personne. Qu’il se méfie de tout, même de son ombre.

De doctes études, conduites par des non moins doctes chercheurs, font remonter un tel état de choses aux temps ténébreux de la traite négrière. L’insécurité était alors partout palpable. Tout individu, à tout instant, pouvait perdre sa liberté, pris dans les mailles de ce commerce honteux. Le cocon familial n’était pas un refuge. Des frères et des sœurs, par le gain alléchés, se laissaient aller à faire le jeu des négriers et à se vendre.

Cette insécurité généralisée a fini par formater les êtres et les choses. Et la peur, depuis, s’est durablement installée, s’est   sédimentée dans les consciences. Ce qui secrète la méfiance, dicte des comportements asociaux, accrédite l’idée selon laquelle le Béninois serait un être à part, tout environné par le mal, en croisade permanente contre le mal.

Pourquoi, dans plus d’un milieu, celui qui vous sert à boire tient-il d’abord à se servir en premier, vous empruntant, pour ce faire, votre verre ? Ce rituel choquerait plus d’un étranger. Au Bénin, dans un climat toujours lourd de peur et de suspicion,   l’épreuve du verre est destinée à rassurer. Le terrain étant balisé, arrière donc, Satan !

Pourquoi nombre de Béninois se convainquent-ils que nous avons plus de raisons d’exceller dans les sports individuels que dans les sports collectifs ? Plutôt la boxe où nous comptons une brochette de champions que le football où notre désert attend toujours le tout premier carré de gazon. Plutôt jouer en solo et rafler tout seul la mise que faire cause commune avec d’autres, que partager avec d’autres le gain de la partie.

Le mot est lâché : partage. Le dictionnaire le définit ainsi qu’il suit : « Division d’un tout en plusieurs parts pour une distribution ». »Division d’une grandeur en parties plus petites ». Ces définitions du mot partage induisent, de prime abord, l’idée de découper, de diviser une somme en plusieurs parts. La somme étant logiquement plus importante que ses différentes parties, la tentation est grande de chercher à y aller tout seul, écartant du coup toute idée de partage. Une telle attitude exhale un parfum d’individualisme forcené, d’égoïsme exacerbé. Elle exclut toute idée de solidarité, d’union, de collaboration, de coopération.

Résonnent pourtant à nos oreilles les paroles de sagesse de l’un de nos souverains, le roi Ghézo en l’occurrence. Dans l’allégorie de la jarre trouée, il nous avait invité à venir nombreux, de nos doigts, en boucher les trous. Le succès de l’entreprise préserverait le liquide précieux que la jarre est censée contenir. Pour le bien de chacun et de tous. Pour le bien du pays.

Voilà un appel à l’union, à la solidarité, à la coopération. Des individus sont invités à partager l’espérance qu’en étant ensemble ils sont et seront plus forts, ils réalisent et réaliseront plus grand. En somme, l’engagement des individus pour assumer une responsabilité collective.

Quand il s’agit de biens matériels, on sort les calculatrices et le partage se cristallise autour des parts de biens à octroyer ou à   recevoir. Quand il s’agit de valeurs, tout change. Partager le bien nous élève. Partager des biens nous abaisse et nous rabaisse. Nous pataugeons dans les eaux saumâtres des conflits d’intérêts. Dans un cas, on cherche à rester solidairement souder pour être plus fort. Dans l’autre, on divise, on se divise, on se perd dans des calculs d’épicier.

C’est le grand enseignement à tirer pour soutenir avec force que le Bénin, notre pays, a tout à gagner en s’affirmant comme une société de partage. Le Programme d’Action du gouvernement (PAG) révèle le Bénin aux Béninois en ses multiples facettes et potentialités. Mais le rêve projeté s’enkysterait, se viderait de tout contenu si les Béninois ne partageaient pas la certitude que c’est en étant ensemble qu’ils constituent une force de proposition et de réalisation. Et Dieu sait qu’ils ont tant de valeurs à partager : savoir, connaissances, joie de vivre, fierté d’être Béninois…La banque du partage est unique au monde. Parce que la banque du partage reste toujours ouverte. La banque du partage ne ferme jamais.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 2 février 2017