Actualités, Politique

Le mouvement, c’est la vie. Mais c’est la qualité de la vie qui détermine la qualité du mouvement. Qui tourne est en mouvement. Mais qui tourne en rond ne tourne pas rond. Une telle vérité éclaire d’une violente clarté la problématique de l’identité, sous l’angle des deux questions ci-après : « Qui sommes-nous ? » « Où allons-nous ? »

Bouger, être dans le mouvement, c’est bien. Encore faut-il savoir de quelle manière on avance sur les chemins de la vie. Encore faut-il s’assurer qu’on est sur sa propre trajectoire, qu’on a l’autonomie de gestion de son trajet, qu’on a la maîtrise de sa destination finale.

La tendance lourde, aujourd’hui, dans un pays comme le Bénin, sur un continent comme l’Afrique, c’est faire comme l’autre, c’est s’identifier à l’autre, c’est singer l’autre, c’est abdiquer sa personnalité. On se plaît ainsi à ne plus être soi-même, à emprunter des standards venus d’ailleurs, à se laisser couler dans les moules artificiels d’une mondialisation anthropophage, parce que niveleuse des identités des peuples. On surfe sur les vagues des modes. On brade ce qu’on a de plus cher. On s’offre à vil prix.

Interrogeons les habits que nous portons. Qu’est-ce qui peut autoriser un homme, sain de corps et d’esprit, à s’accoutrer d’un complet veston cravate sous nos latitudes tropicales, par 40 degré à l’ombre ? S’est-il retrouvé dans un désert de références culturelles pour ne savoir rien faire d’autre que de jouer les dandys endimanchés sous les cieux d’Afrique ? C’est un crime de lèse environnement. C’est une dérive écologique. C’est un déni de culture.

Interrogeons ce que nous mangeons. Balayées depuis belle lurette les saveurs d’Afrique, les saveurs du Bénin. Place à une multitude d’additifs alimentaires venus de tous les coins du monde. Elles uniformisent et universalisent nos sensations gustatives, au nom d’une mondialisation des goûts et des couleurs. Oubliées nos bonnes bouillies de maïs et de mil. Bienvenue sur les nouvelles terres de colonisation et d’extraversion culturelle. Annonce les couleurs, le plateau du petit déjeuner à la mode de Paris ou de Londres. Le café est à l’honneur. Le sucre est au menu. Le pain est en vedette. Le lait en sus.

Interrogeons les maisons que nous habitons, notamment dans nos villes. Des monstres de béton et de verre pour faire comme à New York ou Sao Paulo. Des tours qui tutoient l’environnement comme des Babel d’arrogance et de défiance. Paris dupliqué. Bruxelles pastiché. Washington plagié. Comme si l’Afrique refusait d’inventer son modèle d’habitat en accord avec ses réalités culturelles, climatiques, écologiques, humaines. Comme si la plupart de nos architectes et paysagistes, en panne d’inspiration, s’interdisaient d’ouvrir leur intelligence à l’innovation et à l’invention. Pourquoi donc s’enfermer dans la coquille de l’imitation facile ? Pourquoi se réfugier dans la bulle de la parodie commode, si ce n’est dans le cachot de la contrefaçon coupable ? Que nos cultures visitent l’architecture de nos maisons, les matériaux qui servent à les construire, les objets qui aident à les décorer, l’esprit qui les anime.

Interrogeons la langue officielle, le français, que nous parlons. Nous l’avons rendue si présente, si prégnante en tout ce que nous concevons et entreprenons qu’il n’y a plus de place, ou si peu, dans le débat national, pour nos langues nationales. Comme si, avant que le Blanc ne soit venu troubler la quiétude de nos contrées, nous étions muets comme une carpe, sourds comme un pot, condamnés au langage des signes. Nos langues nationales méritent d’être élevées à un statut nouveau. La construction d’un avenir, en accord avec notre génie propre, est à ce prix. Si, comme l’a dit Boileau, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, seule la langue maternelle permet d’atteindre ce niveau souhaité d’expression et d’intelligibilité.

Interrogeons le droit positif qui règne sur nos tribunaux. Quel rapport avec les bases sociologiques de nos pays ? Quel accord avec nos us et coutumes, ceux qui colorent nos gènes au tréfonds de notre ADN ? Nous sommes des copieurs impénitents. Nous nous comportons comme des perroquets récitants. Nous couvrons des faits de vie d’ici avec des lois venues d’ailleurs. Par ces temps où l’actualité bruit de constitution, connaissez-vous celle à laquelle le roi Ouégbadja a attaché à jamais son nom ? Pour ceux qui en douteraient encore, nous n’avons pas été un désert de droit. A bon entendeur…

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 13 avril 2016