Afrique, Société

Question à mille naïras, malheureusement dévalués : quel est le mot le plus en vogue dans le champ politique en Afrique ? Quel est le mot le plus présent, le plus fréquent dans le discours d’un politicien africain ? C’est le mot développement. Il est de tous les assaisonnements. On le met à toutes les sauces. Mais qu’on ne s’y trompe point. Le politicien africain est plus diseur de développement que faiseur de développement. Les populations se servent de la charge incantatoire du mot pour refuser la chose.

Nous sommes dans une localité du Bénin. La pauvreté, ici, chaque jour, se dresse sur ses ergots, défiant les êtres et les choses. L’eau potable est problématique. L’éclairage public est aléatoire. Les ordures disputent l’espace aux humains. Des sentiers que l’on veut bien tenir pour des voies, ne conduisent nulle part. Tout est à faire. Tout incite à la mobilisation. La mobilisation pour dire non à la misère, pour refuser un destin nain de sous-hommes.

Apparemment, personne, ici, ne dénie l’extrême urgence d’une telle mobilisation. Mais le combat à l’ordre du jour et qui habite tous les cœurs, c’est celui pour l’érection de la localité en chef lieu de département. Plutôt ce combat-là que celui pour le bien-être, un bien-être pourtant souhaité par chacun et par tous. Voilà comment, sous couleur de développement, nous nous fourvoyons sur les chemins du développement. Voilà comment, au nom du développement, nous nous trompons de combat et de priorité. Le désir de paraître ou de compter prime tout. N’est-il pas temps, en conscience, de nous demander en quoi peut-elle nous développer, en quoi peut-elle développer notre localité l’érection de celle-ci en chef-lieu de département ?

L’ancienne carte universitaire que vient de rejeter le gouvernement du « nouveau départ » affichait l’intention de décentraliser les structures universitaires, de les régionaliser autant que possible. Pourquoi une telle réforme ? A quelle nécessité répond-elle ? Peut-on rendre fonctionnelles les nouvelles universités ainsi créées ?  De telles questions   n’effleurent même pas les esprits. Plutôt sonner le rappel général, revendiquer sa part d’université. Parce que personne ne veut être compté au nombre des oubliés dans le partage national du gâteau universitaire.

Ce réflexe de revendication systématique est loin d’être innocent. Il traduit l’idée pauvre et farfelue que l’on se fait du développement. Car, on pense, le plus sérieusement du monde, que quelques gadgets y suffisent. Car, on croit dur comme fer qu’une surcharge décorative a valeur d’un label de qualité. Les politiciens le savent bien. Ils en jouent et se jouent de tous.

Arrêtons la comédie. Le développement est toute autre chose et s’inscrit dans une toute autre logique. Le développement revient à produire de la valeur ajoutée, à tous les points de vue, sur tous les plans. C’est l’homme qui, comme le vin, se bonifie. C’est l’homme qui change de vie, se rendant ainsi apte à changer la vie.

On annonce, dans ce coin perdu du Bénin, qu’un fils du terroir vient d’être appelé au gouvernement de la République. La fonction de ministre dont il vient d’être gratifié agit sur sa communauté oubliée comme un appel à la vie. C’est une résurrection qui place sur orbite cette pauvre localité, jette un soupçon de lumière sur ses habitants, fouette l’amour propre de ceux-ci. Un évènement de cette importance se fête.

Malheureusement, sous nos latitudes, nous avons « gâté », nous avons « pollué » la fête. Elle agit comme un somnifère. C’est la victoire provisoire du pauvre sur sa pauvreté. Comme s’il se paraît du pouvoir magique d’arrêter la vie réelle, d’effacer les dures contingences du quotidien. Même s’il doit se résoudre à retomber, aussi vite qu’il en était sorti, dans le piège sans fin d’une misère noire.

Ainsi les fêtes ou « ago » qui auréolent nos week-ends, fêtes hyper arrosées et super ostentatoires, ne sont que la parure d’illusion du sous-développé. Le tout sur fond d’une triste rivalité. C’est qui organisera le plus grand mariage. Qui offrira à ses proches de mémorables funérailles. Qui gravera dans la mémoire du temps la plus grandiose des réceptions.  Ainsi, le sous-développé joue, ruse et triche avec son sous-développement. Et Dieu sait qu’il peut voir, à la lumière de sa conscience, ce que ses yeux physiques lui interdisent de voir. Cet effort de vérité est exigé. C’est le commencement de la sagesse. Convoquons, ici et maintenant, les yeux de l’esprit.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 8 septembre 2016