Société

 

Il s’appelle Modeste Toboula. Depuis qu’il a été nommé Préfet du Littoral, son nom est sur les lèvres de tous ses administrés. En quelques semaines, il s’est fait une réputation de baroudeur. Il secoue le cocotier sans craindre l’impopularité. Il balaie sur son chemin l’indiscipline joyeuse des uns, le désordre entretenu et consolidé des autres. Où s’arrêtera-t-il le bulldozer Toboula ?

 

Marcel Pagnol, écrivain français, a écrit : « Tout le monde disait que c’était impossible. Était arrivé un fou qui ne le savait pas et qui l’a fait. » (Fin de citation). On pense tout naturellement au Préfet Toboula. Et le mot fou, ici, n’a rien de   choquant. Le fou de Marcel Pagnol réfère au fou d’Erasme, l’un des grands esprits de la Renaissance européenne qui a laissé à la postérité un ouvrage de grande facture, toujours actuel : « L’éloge de la folie ». Le fou d’Erasme et de Pagnol, c’est celui-là qui bouscule les normes et les habitudes établies. C’est celui-là qui sait tirer le neuf de l’existant. C’est celui-là qui sait confier à une toile vierge ou à des pages blanches les secrets d’éternité d’une œuvre de beauté.

 

L’action déclenchée par le Préfet Toboula défraie la chronique. Le Littoral est le département le plus peuplé de notre pays.  Ses dimensions se confondent avec celles de la commune de Cotonou. Les problèmes à résoudre sont nombreux,   complexes, sensibles. L’équation urbaine complique tout : demande forte en proportion des besoins des populations, lesquelles ont la fronde et la contestation à fleur de peau. Comment mettre de l’ordre dans ce Capharnaüm où Dieu seul reconnaîtra les siens ? Il n’y aura pas de miracle. Cinq points enseignements pour guider l’action du préfet Toboula. Ils conditionnent son succès.

 

Premier enseignement. Tout le monde veut de l’ordre dans le département. Parce que tout le monde sait ce qu’on y gagne. Parce que tout le monde en appréhende les retombées. Le désordre n’aide personne. Il n’est point besoin d’aller à l’école pour le savoir. Le simple bon sens y suffit. Malheureusement, la force de l’habitude aidant, le désordre a fini par s’imposer comme le marigot commun. C’est, désormais, qui coassera plus et mieux que l’autre.

 

Deuxième enseignement. Celui qui prend le risque de mettre de l’ordre dans ce marigot doit accepter d’être tenu pour fou ou pour un fou. C’est l’empêcheur de coasser en paix. Le fait de secouer des habitudes consolidées vaut une déclaration de guerre. Celui qui arbore le manteau de l’impopularité ne doit pas s’attendre à être applaudi. Les gens peuvent comprendre le bien fondé de l’action engagée, sans pour autant cesser de s’accrocher ferme, bec et ongles, à leurs intérêts égoïstes.

 

Troisième enseignement. On ne peut vouloir une chose et son contraire. On ne fait pas d’omelette, enseigne la sagesse des nations, sans casser des œufs. Le fou qui vient mettre de l’ordre est tout sauf un magicien. Pour restaurer l’ordre, il lui faut casser le désordre. Et il n’y a rien d’autre à faire qu’à casser des œufs si l’on tient à faire une omelette. Or, toute casse, même salutaire, est douloureuse. Des intérêts sont en jeu. Des projets seront ajournés. Adieu les gains espérés. Mais reste une seule vérité : que valent les intérêts particuliers dans le panier de l’intérêt général et de la chose publique ?

 

Quatrième enseignement. Si toute casse est douloureuse, y-a-t-il une manière non douloureuse ou peu douloureuse de casser des œufs ? Tout casseur doit se poser une telle question. Car il importe, en toute entreprise, de nuire le moins possible à son environnement humain. Si tant est que la casse vise le bien des gens, il y a nécessité de s’engager dans la logique d’une casse sans douleur. A la limite d’une casse à douleur assumée, à douleur limitée.

 

Cinquième enseignement. Toboula ne résoudrait l’équation du désordre dans son département et ne conduirait au succès une quelconque entreprise que s’il consentait à aller à l’école du dialogue et du consensus. C’est le secret de la casse sans douleur. Veut-on vraiment le bien des gens ? Qu’on commence par en discuter les modalités avec eux. Juge-t-on utile de substituer l’ordre au désordre ? Qu’on associe effectivement les gens à la réflexion, à la décision qui fera leur bonheur. Parce que le bonheur ni ne s’hérite, ni ne se parachute, ni ne se perfuse. Le succès, ici, a deux pieds : dialogue et consensus. Du courage, Monsieur le Préfet !

 

Jérôme Carlos

 

La chronique du jour du 23 août 2016