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Peut-on parler d’excellence dans « un désert de compétences » ? Le Chef de l’Etat s’est repris depuis. C’est tout à son honneur. Il fait mieux : désormais, chaque année, à partir de 2018, dans le cadre des festivités marquant l’accession de notre pays à la souveraineté nationale et internationale, les plus méritants d’entre nous seront célébrés. Il s’agit de ceux qui auront su mieux investir et mieux s’investir dans leur travail. Ils seront arrachés à l’arrière-cour de leur entreprise, à l’anonymat dans lequel ils sont restés confinés. Pour être exposés, pour l’exemple, au soleil de la notoriété et de la gloire.

Une belle décision et de haute portée. Elle honore la direction de notre pays. Nous n’avons pas, comme la France, le Panthéon, monument consacré à la mémoire de ses grands hommes et femmes qui ont marqué son histoire. Nous n’avons pas, comme les Etats-Unis, Arlington Cemettery, le cimetière réservé à ceux des Américains dont le parcours personnel se confond avec celui de leur pays. Nous n’avons pas encore une politique systématique de baptêmes de nos rues et places de noms de Béninois et de Béninoises. La décision du gouvernement est à saisir en ces trois principales articulations.

Premièrement, un acte de reconnaissance.  Un peu comme si nous reprenions à notre compte l’inscription gravée au fronton du Panthéon à Paris : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Il y a trop d’anonymes valeureux dans notre pays. Il y a trop d’anciens combattants dont le seul tort est d’avoir risqué leur vie pour assurer notre liberté. Tous ceux-là traversent le temps dans l’anonymat le plus complet avant de disparaître à jamais dans les brumes de l’oubli. Rien pour leur témoigner notre reconnaissance. Rien pour marquer d’une pierre blanche leur mérite. Inacceptable ingratitude. Intolérable méconnaissance. Comment pouvons-nous continuer de tenir des postures de singes ou de nous illustrer comme des animaux de la jungle ? Il n’est que temps de reconquérir notre humanité.

Deuxièmement, un acte de souveraineté. Le Bénin pose un acte majeur en reconnaissant le mérite de ses fils et filles, en   les distinguant à la mesure de notre dette morale envers eux.  Cet acte a symboliquement plus de valeur que toutes les marques d’estime extérieures. Attention : nous n’avons rien contre les lauriers et couronnes venus de loin. Mais ils auront toujours moins de cote, fussent-ils les plus prestigieux, que ceux que nous nous donnons nous-mêmes, à nous-mêmes, par nous-mêmes. Jusqu’ici, c’est souvent l’extérieur qui reconnaît le mérite des nôtres et qui les distingue. Il n’est que temps que le charbonnier soit maître en sa maison et le reste.

Il n’y a pas deux manières de le voir et de le dire : nous   semblons nous mépriser, nous minorer, nous dévaloriser. Comme si nous rechignions à nous assumer en toute souveraineté. Comme si nous refusions de nous prendre en main en toute autonomie. Les Prix d’excellence que décernera désormais le gouvernement auront ainsi le mérite de remettre les pendules à l’heure. Nous croyons encore entendre Aimé   Césaire : « L’heure de nous-mêmes a sonné ».

Troisièmement, un message adressé à la jeunesse de notre pays. La pédagogie de l’exemple est la meilleure. Plutôt que de se contenter de dire, il faut s’obliger à montrer, à donner à voir, à illustrer. Les Béninois que le Bénin distingue et qui reçoivent la reconnaissance de la nation parlent au cœur et à l’esprit de leurs jeunes compatriotes. Ils sont des exemples vivants. Ils sont à l’image de locomotives qui tractent à leur suite le maximum de wagons possibles. Le bon exemple est contagieux. L’excellence est communicative. L’habitude du travail bien fait est transmissible. Et ceci pour le meilleur. Car il est dit que l’élève doit dépasser le maître. C’est le secret de tout progrès.

Comme on le voit, les Prix d’excellence que le gouvernement s’engage à lancer vont remuer notre pays dans ses profondeurs. Ils susciteront des vocations. Ils établiront une tradition d’émulation, de compétition et de méritocratie.

Mais qui sera éligible à ce Prix ? Selon quels critères d’appréciation ? De simples questions qui engagent la crédibilité de ce prix et posent le problème de sa pérennité. Pour dire que le moindre grain de sable dans le dispositif d’ensemble d’attribution tuera dans l’œuf un aussi beau projet. Qui a intérêt à transformer l’excellence pour le mérite en excellence par la tricherie ? Une grave question de conscience.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 8 août 2017