Culture

 

Le constat a la charge de la vérité : on les compte sur les doigts d’une main celles des hautes autorités politiques béninoises qui ont laissé ou qui laissent des œuvres autobiographiques. Des œuvres qui rendent compte de leur action. Des œuvres qui retracent leur parcours, fixent des plages significatives de leur vie.

Nous avons répertorié deux essais autobiographiques : Basile   Adjou Moumouni : « Les traces de pas sur le rocher » ; Emile Derlin Zinsou : « En ces temps-là ». Ce à quoi s’ajoutent les essais de deux personnalités politiques. L’une et l’autre ont eu, plus d’une fois, à tutoyer le pouvoir d’Etat. Il s’agit d’Albert Tévoèdjrè : « Le bonheur de servir », de Bruno Amoussou « L’Afrique est mon combat ».

Hors de ce cercle plutôt restreint, tous nos anciens présidents sont à pointer d’un gros zéro. La vieille garde avec Sourou Migan Apithy, Hubert Maga, Justin Ahomadégbé , auxquels s’ajoute Taïrou Congacou. Les militaires avec le général Christophe Soglo, les colonels Alphonse Alley, Paul-Emile De Souza. Les figures du Renouveau démocratique avec Nicéphore Soglo,  Mathieu Kérékou, Boni Yayi.

Qu’est-ce qui explique ce grave déficit mémoriel ? Dire que cela ne se passe pas ainsi ailleurs. Notamment en Occident où nous allons chercher nos repères. Particulièrement en Europe qui nous tient lieu de modèle. L’élève, sur ce plan précis, se serait-il fâché avec le maître ?

Entre l’Europe et l’Afrique, le fossé culturel est grand, confortant en sa vérité pleine et entière ce proverbe africain : « Le séjour dans l’eau n’a jamais transformé un tronc d’arbre en crocodile « 

L’Europe, c’est l’espace culturel de l’écriture. Le rapport privilégié de l’Européen à celle-ci a contribué, de bonne heure, à favoriser le développement du livre, l’établissement des archives, la promotion de la chose écrite. L’Afrique, c’est l’espace culturel de la tradition orale. L’Européen affirme sa conscience mémorielle en prenant la plume. Il fixe ses souvenirs, ce qu’il souhaite que la postérité retienne de lui, de son temps, des gens de son temps. L’Africain, fort de sa culture orale, sacrifie à son devoir de mémoire en empruntant, en explorant d’autres voies. Lesquelles ?

La mémoire s’honore et est honorée en Afrique à travers la descendance de quelqu’un, à travers sa progéniture. Comme pour dire « Mes enfants restent mes meilleurs témoins. Mes enfants sont la matière vive et vivante de ma mémoire ».

La mémoire s’honore et est honorée en Afrique à travers l’ensemble des réalisations matérielles, palpables et visibles de quelqu’un. Ce qui est attesté par les louanges des vivants à l’endroit d’un être cher disparu par l’expression yoruba « O tché ci lê ! » A comprendre par « Le disparu n’est pas mort. Riche et fécond aura été son séjour terrestre. En témoigne à suffisance tout ce qu’il laisse à la postérité ».

La mémoire s’honore et est honorée en Afrique par des témoignages des tiers. L’ancien Président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, alors pressé d’écrire ses mémoires, répondait invariablement : « Il y a deux personnages historiques, Jésus et Mahomet, qui n’ont rien écrit. Mais ils ont inspiré les deux plus grands best-sellers de tous les temps : la Bible et le Coran. »(Fin de citation)

La mémoire s’honore et est honorée en Afrique par la conviction solidement établie que  » Les morts ne sont pas morts ». D’où, dans le sud du Bénin, en pays fon notamment, la présence et la permanence des ancêtres dans le panthéon vodun symboliquement représentées par les « Assins ».

Voilà qui explique, sans toutefois l’excuser, la rareté des essais biographiques, autobiographiques dans l’espace culturel africain. Mais nos cultures ni ne nous ligotent ni ne nous bâillonnent. Elles ont la capacité de se renouveler, de s’actualiser, tout en restant rigoureusement fidèles à leur esprit. Ce qui impose à l’Afrique et aux Africains la réévaluation de leur rapport à la chose écrite, au livre, aux archives, et d’une manière globale, à la mémoire.

Nous vivons dans un monde sans frontières. Si, par exemple, des Chinois souhaitaient connaître la vie et l’action de Mathieu Kérékou, une œuvre autobiographique de ce dernier aurait suffi à combler leur curiosité. Ils se seraient épargné    les témoignages de seconde main ou l’improbable pèlerinage de Kuarfa. N’est-ce pas mieux ? Sans nul doute.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 10 août 2017