La francophonie à la sauce africaine

Mise en ligne par le 6 septembre 2018

Il y a une école dans la rue. Elle a son code. Elle fonctionne selon ses règles. Elle forge, chaque jour que Dieu fait, la langue française sur l’enclume des besoins de communication des populations. Il faut y voir une manière de réinventer la langue de Molière. C’est la contribution de l’Afrique, pourrait-on dire, à la Francophonie. Allons à la quête de quelques mots et expressions de la rue. En voici un échantillon.
« Moi, je ne suis pas dedans ». Une manière de botter en touche pour dégager sa responsabilité d’une affaire. On fait savoir que l’on n’est en rien concerné. Ni de près, ni de loin.
« Tu as fait un peu ? ». Pour s’enquérir de la marche des activités, des affaires de quelqu’un. Mais, malheureusement, sur un mode minimaliste. Est-ce innocent ? Qui s’interdit de voir grand, de voir loin, ne peut que se contenter de peu.
« Bonne assise ». A l’adresse d’une personne assise, en signe d’égard et de respect. « Bonne assise », est une autre manière de dire : « Mettez-vous à votre aise. Vous êtes, ici, chez vous ! »
« Dis pour toi ». Il s’agit, par cette expression, de mettre fin aux propos futiles et médisants de quelqu’un. On lui rabat donc le caquet, on lui enjoignant de s’occuper de ses oignons, de se mêler de ses affaires.
« Il connaît papier. » Pour manifester son admiration à l’égard de quelqu’un que l’on tient pour un érudit, un puits de science. Un produit, tout de même, de l’école du Blanc, en référence au papier qui renvoie à l’écriture. .
« Mon chez ». Pour le Béninois, le « chez », c’est la maison, c’est sa maison. Celle-ci reste pour lui un objectif majeur qui mobilise le meilleur de sa vie. Parce que la maison est un référentiel social, l’expression d’un parcours abouti. A l’image de cet arbre mis en terre et qui survivra à celui qui l’a planté. Le chez soi, dans l’espace socioculturel béninois, c’est la preuve par neuf qu’on n’a pas vécu inutile.
« Je suis cabri mort ». Pour dire qu’on est, désormais, dans la disposition d’esprit de quelqu’un qui n’a plus peur de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Menaces, médisances, insultes… à laisser glisser comme l’eau sur les plumes d’un canard.
« Lui et moi, on est comme çà ». Pour témoigner de la qualité de ses relations avec quelqu’un. Dans le sens d’une parfaite entente et complicité. Ce que rend bien l’expression française « s’entendre comme larrons en foire ».
« Cette fille-là, houn houn, houn ».Tout, ici, est concentré dans l’onomatopée « Houn, houn, houn. L’onomatopée est un mot propre à une langue. Elle suggère, par imitation phonétique, ce qu’on veut dire, l’idée que l’on veut exprimer Dans l’aire culturelle fon, dans le sud du Bénin, houn, houn, houn, est fortement dépréciatif.
« On va faire ami-ami ». Pour dire qu’on va vivre en bonne intelligence. Etant sous entendu qu’on a des atomes crochus, synonymes d’affinité et de sympathies profondes.
« Tu as versé ma figure par terre ». C’est faire honte à quelqu’un. Qui relève un défi gagne le droit de garder la tête haute et de regarder tout le monde en face. C’est tout le contraire avec celui perd. Comme si on le plaquait au sol, face contre terre, lui faisant mordre la poussière, au propre comme au figuré.
« On va voir qui est qui ». Cela a la tonalité d’un défi. Cela appelle un choc frontal. La confrontation est imminente entre deux personnes, deux camps, deux groupes rivaux. Pour connaître le vrai chef, le capitaine du bateau, le coq de la basse-cour, le roi de la tanière.
«Tu veux manger gari dans ma bouche ». Pour dire qu’on cherche à vous tirer les vers du nez et que vous n’en êtes p as dupe. Alors, pour éviter et s’éviter d’être le dindon de la farce, motus et bouche cousue !
« Je suis né garçon ». C’est le satisfécit que se décerne le sexe masculin, s’autoproclamant ainsi le phénix des hauts de ces bois. Comme pour dire qu’au mâle rien d’impossible. A chacun, ses illusions.
Nous sommes au terme de ce petit tour de rue. Convenons-en : la rue parle. La rue parle le français, son français. On peut ne pas l’écouter. On ne peut l’empêcher de parler.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 5 septembre 2018


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