L’ART DE DIRE, DE SE DÉDIRE, DE SE CONTREDIRE

Mise en ligne par le 14 décembre 2017

Un piège mortel. Imaginez une étendue d’eau boueuse infestée de tout. Qui a la malchance d’y tomber a toutes les chances d’y rester. Il en est ainsi des vilaines pensées que nous entretenons dans notre esprit, ainsi que des mots et des paroles qui les portent. Ce sont des armes de destruction massive.  Ainsi, par nos pensées, nos paroles, chaque jour que Dieu fait, consciemment ou inconsciemment, nous nous appliquons à dire, à nous dédire, à nous contredire, sinon à nous maudire. En douterions-nous ? En voici la preuve.

– Nous avons sacré le football comme le sport-roi. Mais nous nous comportons envers cette discipline sportive comme de bien médiocres sujets, incapables, jusqu’ici, de la hisser au sommet. Le football, le sport-roi ? Nous voulons bien. Mais c’est connu : un roi nu vaut moins que le dernier de ses valets.

– Nous sommes fiers de décliner les noms des pionniers de notre littérature nationale d’expression française :  Hazoumè,  Couchoro, Alapini, Quenum,  Joachim et autre Plya. Mais nous ne faisons pas grand-chose pour faire la promotion de nos jeunes auteurs et écrivains. Leurs ouvrages sont encore largement absents des programmes de nos écoles. Y-a-t-il une autre manière de rentrer dans l’avenir à reculons ?

–  Nous le gueulons comme une vérité biblique : notre pays est, en Afrique, le berceau des Conférences nationales souveraines, le baromètre de la démocratie. Mais il va falloir bien expliquer par quelle alchimie ce berceau a pu s’illustrer, un jour de 2011, comme la terre d’invention d’élections gagnées KO au premier tour ? Et pourquoi le baromètre démocratique que nous serions ne nous inspire pas assez pour mettre bon ordre au bordel qui mine notre système partisan ?

– Nous revendiquons, à cor et à cri, d’être les fiers descendants et héritiers de Gbèhanzin, de Kaba et de Bio Guera. Face au spectacle piteux et pitoyable chaque jour offert par notre classe politique, une telle revendication a le goût amer d’un gros mensonge, la couleur ténébreuse d’une escroquerie, les reflets troubles et troublants d’un viol incestueux.

– Nous l’affichons comme un titre de gloire : « Le Bénin est le quartier latin de l’Afrique ». La phrase est historiquement datée. Son auteur est connu. Mais la phrase est malheureusement tronquée. Elle ne reflète plus exactement la pensée de son auteur. Ceux des Béninois qui le savent et qui ne veulent pas être les dindons d’une grosse farce s’interrogent :   « Comment le quartier latin a-t-il pu devenir le quartier crétin » ?

– Nous en avons fait un credo : le Bénin possède la deuxième plus grande et plus fertile vallée de la terre. Ce discours est archi connu. Il résonne désormais comme un disque rayé. Les Anglo-Saxons, gens pragmatiques, disent « Dont tell. Show it » Ne perd pas ton temps à le dire, montre-le ». Ces quelques mots valent une grande et belle leçon. Remercions nos généreux bienfaiteurs et passons à l’action.

– Nous avons fini par y croire, ne cessant de le chanter sur tous toits et sur tous les tons : « Dieu aime le Bénin et les Béninois ». Comme si le très Haut pouvait être soupçonné d’avoir une préférence marquée pour nous, au détriment et à l’exclusion de toutes ses autres créatures. En tout cas, derrière cette   couverture usurpée, la vertu est encore loin d’être au rendez-vous. La cité bruit encore, et tous les jours, de cas rapportés d’envoûtements, d’empoisonnements, de vols, de viols.  Voilà comment on se sert de Dieu pour faire tout le contraire de la volonté de Dieu.

– Nous venons de le marteler : « Rendez nous nos objets d’arts ainsi que tout ce qui témoigne de notre contribution à l’histoire de l’humanité ». Une juste revendication. L’Occident en est le destinataire. Il continue, en effet, de garder par devers lui, dans ses musées, des témoins vivants de nos cultures. Mais question : comment traitons-nous notre patrimoine mémoriel, ici, sur place, chez nous ? Suivez notre regard !

– Nous sommes libres. C’est sûr ! Nous sommes indépendants et souverains. On le dit. Mais sommes-nous vraiment libres, indépendants et souverains si, à Cotonou, la ville vitrine du Bénin, l’essentiel de la vie culturelle continue d’être concentré dans des maisons étrangères de la Culture ? Tenons-le pour une vérité universelle : on ne peut penser avec la tête d’autrui. On ne peut se développer par procuration.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 14 décembre 2017


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