Société

 

Plus merveilleux que le peuple béninois, tu meurs ! Il a plu au ciel de l’établir sur une portion de terre africaine appelée le Bénin. C’est là où, chaque jour, des millions d’hommes et de femmes s’activent à se construire un avenir de liberté et de prospérité. Mais il se trouve que les belles et bonnes dispositions qu’affiche le peuple béninois sont entachées de quelques trois petits défauts. Des défauts au travers desquels le Béninois prend la figure du badaud, la figure du bavard. Ce à quoi s’ajoute la figure du bluffeur.

Qu’est-ce qu’un badaud ? C’est une personne qui s’attarde à regarder le spectacle de la rue et à s’en délecter. Un motocycliste tombe de son engin. Un véhicule renverse des passants. Tout aussitôt, une foule d’hommes et de femmes, d’adultes et d’enfants, toutes affaires cessantes, investie le théâtre de l’accident. On oublie où on allait. On fait l’impasse sur ce qu’on faisait. Un seul et unique centre d’intérêt : l’accident élevé au rang d’un événement. Non pour porter assistance aux victimes. Non pour se prêter aux urgences qu’exige la situation. Mais pour vivre un spectacle.

Avouons-le : nous sommes des badauds par vocation, nous sommes des badauds dans l’âme. Cela explique bien ceci : notre sous-développement persistant, nos rendez-vous manqués, nos opportunités gâchées. Parce que le badaud ne sait pas où il va. Aussi son sort est-il déjà scellé par les Latins : « Il n’est point de vent favorable pour qui ne sait où il va. » Parce que le badaud a un rapport malsain au temps, tout ignorant qu’il est de cette vérité toute britannique : « Time is money ». Parce que le badaud est un pauvre qui s’ignore. Pauvre en son esprit. Pauvre dans sa poche.

Qui mérite d’être appelé bavard ? Le dictionnaire tient pour   bavard celui-là qui aime à parler, qui parle avec abondance et intempérance, qui parle quand il convient de se taire. Il y a plusieurs types de bavards. Nous n’en retiendrons que deux.

Il y a, d’une part, le bavard « je sais tout. » Il intervient en tout et sur tout. De la politique à l’économie, de la littérature au sport, des arts et des lettres aux arts martiaux, le bavard « je sais tout » se croit être comme un poisson dans l’eau. Parce qu’il pense pouvoir se prononcer sur tout, se mêler de tout, mettre son grain de sel dans tout. C’est le parfait incollable à la science infuse. Pour ne prendre que cet exemple, sur un stade de football ou dans un cercle où l’on discute du ballon rond, le bavard « je sais tout » se veut le coach suprême. Il est au fait de toutes les combinaisons tactiques à faire trembler le grand Messi, à réduire à néant le talentueux Ronaldo.

Il y a, d’autre part, le bavard « croquemort ». Il s’est donné pour mission d’être le porte-drapeau, pour ainsi dire, de la nécrologie nationale. Il arrive avant la presse écrite. Il est plus rapide que les radios. Il devance les télévisions. Ce sont sur ses fréquences que le pays apprend qu’une personnalité, pourtant bien vivante, a passé l’arme à gauche. Ce sont dans ses émissions qu’on renseigne sur le sort d’un autre compatriote parti en soin à l’extérieur. Le bavard « croque-mort l’a déjà croqué : il ne rentrera au bercail qu’entre quatre planches, c’est-à-dire dans un cercueil. Ne parlons plus de malheur. Rappelons au bavard « croque mort » ce proverbe arabe : « Ta langue est un lion. Si tu l’attaches, il te gardera. Si tu le laisses échapper, il te dévorera ».

Enfin, le bluffeur. Qui est-ce ? C’est ce personnage qui aime à faire illusion, à intimider, à épater sans en avoir les moyens. Derrière les grandes fêtes qui peuplent nos week-ends – funérailles, mariages, baptêmes – se cache presque toujours un bluffeur. Quelle logique entre ces démonstrations de force et de puissance, à coup de millions de nos francs, et la misère ambiante dans le pays ? Que nous sachions : le Bénin ne dispose pas encore de la planche à billets ! Le « Yin wê », le » Houn kpé go » ou le « Emini » font éclore dans notre pays, des bluffeurs en tous genres. Comme on le voit, le bluffeur, c’est bien celui-là qui se ment à lui-même. Il ne peut que tromper les autres. Que l’on ne s’y trompe pas !

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 20 juillet 2017