Les deux mamelles de l’avenir

0
1101

Parodions Sully : prévision et anticipation sont les deux mamelles dont l’avenir est alimenté. La prévision, c’est la connaissance de l’avenir. C’est ce que l’on croit être dans l’avenir. L’anticipation, c’est l’action de devancer dans l’ordre du temps. C’est une action dynamique, une projection pour se rendre maître de son propre avenir et pour orienter, en conséquence, sa conduite.

Ces deux denrées nous font cruellement défaut. Cela tire à conséquence. Nous nous laissons vivre dans le présent. Nous nous abandonnons en aveugles, pour parler comme Racine, au destin qui nous entraîne. C’est tout comme si l’on montait à bord d’un véhicule sans frein, à bord d’un navire sans gouvernail. Illustrons notre propos en ciblant quelques domaines.

La maintenance de nos infrastructures. Le grave accident mortel survenu à Gênes, en Italie, suite à l’effondrement d’un pont, a obligé tous les pays d’Europe à se préoccuper de l’état de santé de leurs infrastructures du même genre. L’alerte a été suffisamment forte. Chacun, pour le meilleur, en a pris de la graine. Nous n’avons pas enregistré une réaction similaire chez nous. Comme si cela n’arrivait qu’aux autres. Regardez le pont de Porto-Novo. Il souffle bruyamment, geint en continu, de jour et  de nuit, sous des charges incroyables. Nous le savons pourtant : « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ».

Le passage au numérique des organes de presse audiovisuels. Un véritable raz de marée, sous l’angle de l’innovation, va  déferler sur nos radios et sur nos télévisions.  Les anciens postes de télévision dits « gogonon » vont disparaître au profit des écrans plats numériques. Que faisons-nous, dès à présent, pour nous mettre dans les meilleures dispositions avant de passer le  cap ? Les pays qui ont réussi l’exercice se sont libérés de toutes approximations et improvisations. De nouveaux problèmes qu’appelle ce passage au numérique ont été pris en compte : formation de nouveaux profils de techniciens, anticipation des problèmes liés à la casse des anciens postes de télévision, projection sur la gestion inédite d’un nouveau type « d’ordures ».

Nos fêtes identitaires. Le « Nonvicha » des Popo, vole vers son siècle d’existence. Il a fait, depuis, des émules. De nouvelles expressions festives locales ont vu le jour : le ganni de Nikki, la Fête de l’igname de Savalou, Wxé mê Wxé et autre Tori Wxé. Toutes ces fêtes, des plus anciennes à celles qui inaugurent leur cycle, ont un dénominateur commun : la préparation d’une nouvelle édition ne commence presque jamais dès le lendemain de l’édition qui ferme ses portes. On prend le temps de laisser passer le temps, se condamnant ainsi, sur le tard, à pédaler dans la semoule. Improvisations. Ratés. Choc des ambitions. Conflits d’intérêts. Bref, un faisceau de faits et de méfaits qui vident parfois ces fêtes de tous leur sens, de tout leur contenu. Une saine gestion du temps ne va pas sans prévision et sans anticipation.

 La préparation à la retraite. Nombre de nos compatriotes se laissent brutalement tirés d’une longue insouciance le jour où ils sont acculés à faire valoir leurs droits à une pension de retraite. Au bout de plusieurs décennies de service, ils n’ont pu accéder à un chez soi, le baromètre social par excellence au Bénin et aux yeux du Béninois. Il donne à illustrer un succès ou à souligner un échec.  La cigale aura donc chanté tout l’été, ayant oublié de se préparer à faire face aux rigueurs de l’hiver.

La gestion de l’Ecole. Au rythme où va le monde, avec des mutations sans nombre, l’option en faveur d’une éducation innovante est de l’ordre d’une nécessité. L’expérience de la « Case des tout-petits » au Sénégal s’inscrit dans une telle logique et dynamique. Magnifique expérience que celle de ces tout-petits sénégalais. Ils parlent le français et l’anglais. Ils écrivent dans l’une ou plusieurs des six langues nationales. Ils s’initient aux secrets de l’informatique. Pour leur encadrement, on a recours aux « grands-mères », professeurs d’histoire et des réalités culturelles du pays pour la circonstance. La preuve est ainsi faite que l’Ecole de papa est morte. Nous sommes gravement interpellés. Allons-nous continuer de courir après des réformes venues d’autres cieux et concoctées par d’autres ? N’est-il pas temps de prendre nos têtes pour inventer la nouvelle école béninoise ? Cette Ecole-là sera innovante ou ne sera pas.

 

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 4 septembre 2018