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En toute hypothèse, tout Béninois est polyglotte. En ce qu’il a la capacité de parler plusieurs langues. Tout au moins trois : sa langue maternelle, le français et l’anglais. En réalité et dans les faits, la situation linguistique de notre pays est autrement plus complexe. Soit on parle le français à l’exclusion de toute autre langue étrangère. Soit on ne parle aucune langue étrangère. Soit on parle une ou plusieurs langues nationales. Soit on les ignore toutes, se contentant du français qui est, aux termes de notre Constitution, la langue officielle de notre pays.

Pourquoi le français ? Le colonisateur l’avait dans ses bagages. Avait-il besoin de prendre notre avis avant de nous l’imposer ? C’est le sous-bassement de son système de domination, d’exploitation et d’extraversion culturelle. L’école formelle reçue en héritage servit à parachever son objectif. Qui ne sait ni lire ni écrire le français est tenu pour un « analphabète » et catégorisé comme tel « ignorant », illettré ». Il s’y ajoute qu’aucune de nos langues nationales n’a encore la capacité véhiculaire du bambara au Mali ou du wolof au Sénégal. En attendant que, par leur promotion, nos langues nationales deviennent levier et levain de la nation béninoise de nos rêves, le français reste un pont, un trait d’union entre toutes nos communautés ethniques.

Pourquoi l’anglais ? Parce que, d’une part, nous avons des impératifs de voisinage et de proximité avec le Nigeria. Est anglophone ce géant de plus de 180 millions d’âmes auquel nous sommes adossés. Parce que, d’autre part, il y a les exigences de la mondialisation et de la globalisation. En effet, la langue par excellence de communication internationale, c’est l’anglais. Ne pas parler l’anglais, c’est entrer dans le cercle infamant d’une nouvelle forme d’analphabétisme. Nous savons, pour ne prendre que cet exemple, ce que coûtent à nos universités l’ignorance ou la méconnaissance de l’anglais. Elles ne sont que médiocrement connectées aux grands circuits mondiaux de la recherche. Elles ne tirent pas assez profit d’une collaboration intellectuelle avec les universités nigérianes.

Pourquoi nos langues nationales ? Parce qu’elles constituent   nos   références primordiales, nos repères identitaires. Ce sont elles qui portent nos capacités de création et d’invention. Ce sont elles qui condensent nos facultés d’expression et de communication dans le débat démocratique en vue d’un développement durable. Du reste et jusqu’à preuve du contraire, aucun peuple n’a encore assuré son développement franc et réussi avec une langue autre que la sienne propre. C’est ce que nous démontrent tous les jours les Chinois et les Japonais, les Coréens et les Polonais. Il n’est de quête identitaire aboutie sans reconquête de la langue, de sa langue.

Face à ce paysage linguistique ainsi tracé, que fait-il ou que doit-il faire le régime du « Nouveau départ » ? Nous inscrivons la question des langues et par conséquent celle des politiques de promotion des langues dans le cadre du développement du capital humain. C’est du renforcement et de la qualification de la ressource humaine qu’il s’agit. Le Programme d’action du gouvernement (PAG) y fait favorablement suite. Restera à rendre plus explicite, plus systématique une politique des langues. Comment ?

Le français a droit de cité dans notre pays. Il est des héritages dont on ne se défait point aisément. A vouloir trop simplifier les choses, on court le risque de les vider de leur substance de complexité et de vérité. Nous avons des compatriotes qui ont eu à suer sang et eau pour apprendre et pour maîtriser la langue de Molière. Le français n’est plus pour eux une langue étrangère stricto sensu. Le sont davantage le yoruba, le nago ou le dendi. Continuons de parler le français. Mais, de grâce, parlons-le bien.

L’anglais, pour nous, est de l’ordre d’un impératif. Nous n’avons pas le choix. Aussi saluons-nous chaleureusement la décision du gouvernement de démarrer une expérience inédite, quoique encore expérimentale, d’apprentissage de l’anglais dès le cours primaire. Nous sommes sur la bonne voie.

Quant à nos langues nationales, il nous sera toujours difficile, pour parodier le poète « d’appréhender avec les mots de France notre cœur d’Africain qui bat au rythme de l’Afrique éternelle ». Si tant est que la décentralisation c’est le développement à la base, introduisons, dès aujourd’hui, l’usage, l’apprentissage de nos langues nationales dans nos 77 communes. Le mouvement se démontrant en marchant, alors, pour un nouveau départ, en avant, marche !

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 24 août 2017