Trou de mémoire ou mémoire trouée

Written by le 6 novembre 2017

La mémoire est un pouvoir. Est inconsistante, par conséquent, toute accumulation de biens sans référence à un patrimoine mémoriel donné. Un pauvre qui sait d’où il vient, ce qui fait son identité aura plus de marques d’appui dans la vie qu’un riche dont la feuille de route ne porterait aucune borne-repère. C’est le présent en roue libre. Un présent soulagé du passé. Un présent livré en aveugle aux mirages d’un avenir incertain.

Par rapport à quoi, nous sommes doublement handicapés. D’un côté nous n’en finissons pas de nous appauvrir matériellement. De l’autre, nous nous activons à en finir avec notre patrimoine mémoriel livré aux mites du temps qui passe, abandonné aux méfaits d’une carence crasse. C’est un complot contre la mémoire. Qui efface les sentiers qui conduisent à lui-même, ne peut ouvrir ou s’ouvrir les autoroutes qui conduisent aux autres. Voici trois exemples édifiants. Ils appellent un nouveau regard sur notre passé, sur notre patrimoine mémoriel.

Commençons par quelques établissements scolaires : l’école primaire publique de Porto-Novo, le lycée Béhanzin, précédemment Victor Ballot, le lycée technique Coulibaly, anciennement le lycée technique de Cotonou. La liste n’est pas limitative. Voilà des espaces du savoir chargés d’histoire. Des espaces qui s’assèchent au soleil de notre indifférence. Des années passent. Des générations d’apprenants trépassent. Le patrimoine matériel, en termes de bâtisses, se dégradent. Des témoins pouvant aider à reconstituer « les anneaux de la mémoire » autour de ces établissements disparaissent. Face à quoi, les ministères de l’Enseignement concernés ne   devraient-ils pas se donner la main ? Il est impératif d’initier une entreprise nationale de réappropriation de notre mémoire en déshérence. En termes d’expositions, d’opérations portes ouvertes, de conférences, d’audition publique de témoins…Les journées culturelles de nos écoles en seront les espaces privilégiés.  Profitons de l’occasion pour saluer la mémoire de l’un des nôtres, José Dominique Loko. Il fut le pionnier de l’enseignement privé en Côte d’Ivoire. Le Bénin lui rend hommage ce jour, jeudi 25 octobre, avant sa mise en terre le samedi 27 octobre.

Notre deuxième escale nous arrime à l’actualité bibliographique. Vient de paraître le tome II de l’ouvrage d’un grand témoin de notre temps, Adékpédjou Sylvain Akindès. Cet enseignant à la retraite, acteur politique de premier plan, projette de livrer en trois tomes ce qu’il tient pour « un essai d’histoire du temps présent au Bénin postcolonial ». A la suite du tome I, le tome II couvre la période de 1972 à 1990. C’est la période dite révolutionnaire au Bénin. Cette séquence de 18 ans livre, à travers le regard de l’auteur, ses arcanes souterrains, ses mystères et ses secrets. Des masques sont-ils   tombés ? Des vérités enfouies ont-elles été exhumées ? Les placards de la révolution ont-ils été libérés de leurs fantômes ?

Cet ouvrage, par sa teneur et parce qu’il porte sur une période majeure de l’histoire de notre pays, devrait susciter la réaction d’autres témoins. Soit pour apporter un complément d’éclairage. Soit pour proposer des versions alternatives des divers faits rapportés. Soit pour porter carrément la contradiction à l’auteur. Si, comme l’a dit Valery, « L’histoire est la science des choses qui ne se répètent pas », les hommes qui écrivent l’histoire peuvent faire bégayer celle-ci au point de la faire se répéter. Sous ce rapport, Adékpédjou Sylvain Akindès n’aura été que le premier de cordée, un pionnier sur un vaste chantier. D’autres sont expressément invités à explorer cette parenthèse rouge dans l’histoire de notre pays. La mémoire ne sera honorée qu’autant que d’autres, sans craindre de perdre des plumes, prendront leur plume.

Troisième et dernière escale sur le chemin de la mémoire, la presse. Notre pays n’honore pas assez son riche héritage en la matière. Le Dahomey aujourd’hui Bénin, a connu une activité de presse significative. Une presse de combat, de contestation de l’ordre colonial. Cet héritage premier doit continuer d’inspirer des générations d’hommes et de femmes de presse. La conscience de chaque journaliste doit résonner de noms qui balisent les chemins du devoir : Louis Hunkanrin avec « Le Récadère de Béhanzin », Dorothée Lima avec « Le guide du Dahomey », Joseph Santos, Georges Quenum avec « La voix du Dahomey », Blaise Kuassi avec « Le courrier du Golf ». Sans oublier tous les autres. La maison des Médias ne peut plus se croiser les bras. Qu’il se prépare à monter une exposition permanente. Un héritage est à honorer. Un patrimoine mémoriel est à restaurer.

Jérôme Carlos

La chronique du jour du 26 octobre 2017


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