Chaque jour, nous empruntons nos routes, nos rues et nos trottoirs. À force d’habitude, nous finissons parfois par ne plus voir certaines situations qui devraient pourtant nous interpeller. Nous nous habituons au désordre. Nous nous habituons aux anomalies.
Nous nous habituons même parfois à l’inacceptable. Et si, pour une fois, nous prenions le temps d’observer ce qui se passe autour de nous? Prenons l’exemple de Dantokpa. Ce marché, véritable cœur économique de notre pays, est aussi devenu le théâtre d’un gigantesque désordre urbain.
Aux abords de certaines voies, trottoirs et chaussées sont occupés par des installations diverses. Piétons, motocyclistes et automobilistes doivent se frayer un chemin entre les marchandises, les étalages et une circulation devenue particulièrement difficile. Mais Dantokpa n’est pas un cas isolé. Dans le secteur Missèbo-Gbogbanou, certaines rues qui avaient pourtant été aménagées pour permettre une circulation fluide connaissent aujourd’hui les mêmes difficultés. Des boutiques ont progressivement occupé les emprises publiques. Devant elles, d’autres commerçants exposent leurs marchandises. Des pousse-pousse, des klobotos et divers véhicules y stationnent en permanence. Par endroits, des voies initialement larges ne laissent plus qu’un passage étroit aux usagers. Pourtant, beaucoup se souviennent encore des opérations de libération des espaces publics menées il y a une dizaine d’années sous l’autorité du préfet Modeste Toboula. Mais force est de constater que dans plusieurs secteurs, les espaces ainsi libérés ont progressivement été réoccupés. Autre scène devenue presque banale : les bouches de caniveaux dépourvues de leurs regards métalliques. Ces équipements, en raison de leur valeur marchande, sont parfois détournés vers d’autres usages. Pour quelques milliers de francs, c’est pourtant la sécurité de milliers d’usagers qui se retrouve menacée. Le désordre ne s’arrête pas là. Certaines routes deviennent également le théâtre de dépôts d’offrandes ou d’objets rituels. Ces pratiques, qui relèvent de traditions et de croyances respectables, finissent parfois par encombrer certains carrefours ou espaces publics et interrogent sur la cohabitation entre pratiques individuelles et usage collectif de la ville. On pourrait également évoquer les ralentisseurs installés sans étude technique préalable, souvent peu visibles la nuit, ou encore les arrêts intempestifs de certains taxis et autres Tokpa Tokpa qui perturbent quotidiennement la circulation. Pris séparément, chacun de ces faits peut sembler anodin. Mais mis bout à bout, ils dessinent une même réalité : celle d’un rapport parfois problématique à l’espace public. Car au fond, la question est simple. Comment pouvons-nous investir massivement dans nos routes et nos infrastructures tout en tolérant des comportements qui en réduisent l’efficacité ou en compromettent l’usage? Le développement ne se mesure pas seulement à la qualité des ouvrages réalisés. Il se mesure aussi à notre capacité collective à les respecter, à les préserver et à en faire un bien commun. Élever notre niveau de conscience sur ces questions n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Car les infrastructures modernes ne produisent pleinement leurs effets que lorsque les comportements qui les entourent évoluent eux aussi. Et c’est peut-être là l’un des défis les plus importants de notre développement.
Wilfrid Ahouassou À jeudi prochain



